Chaque mois, la Revue Tentaculaire décortique les textes du chanteur Yves Jamait pour en extraire un thème propre à son univers. 

Pour clore en beauté un mois très politique, la pieuvre quittait ses abysses pour se frotter aux affaires courantes en compagnie du poète. 

Du temps de 68, on avait sottement reproché à Georges Brassens son manque d’activisme et d’engagement politique. Ce dernier, loin d’être un agitateur public, préférait manier une plume audacieuse et chafouine, plus discrète aussi, comme l’illustre la non moins engagée Mourir pour des idées (1972). 

Aussi, si tous les chanteurs-compositeurs n’affichent pas de convictions tranchées, il est difficile d’en rencontrer dont les textes ne sont pas porteurs d’une certaine idée de la vie en société, de l’avenir et du monde. 

Qu’en est-il de Yves Jamait dans le texte ? Quelles sont ses prises de position ?

Contre la violence faîte aux femmes

On note que Jamait a réalisé sur ce sujet un cheminement en trois points : en 2006, il écrit Testostérone émoi, où il délivre une description d’un l’homme imprégné par ses pulsions primaires « C’est pas ma faute, pas mon choix / C’est biologique tout ça / J’ai des poussées de testostérone / Et ça je les contrôle pas ». 

En 2018, avec Je ne vous dirais pas, le discours a bien changé : Jamait s’adapte aux mentalités de son temps. Plus question de se risquer à passer pour un galant. Le ton est douloureux, le texte, brillamment alourdi par toutes ces prudences du siècle : « Je ne vous dirai pas / ce serait une offense / Que je n’ai qu’une envie, c’est de vous embrasser / L’intention déplacée, qui pourrait bien passer / Pour du harcèlement, ou de l’irrévérence ». 

Entre temps, il y’avait eu sur ce même thème Je passais pas hasard (2008), qui est peut-être l’une des plus saisissante chanson traitant de la violence conjugale : « Et [je] te prends dans mes bras / Tu t’enfouis dans le creux / De mon cou pour pleurer / Tu dis c’est la énième fois / Qu’il me fait ça ». Jamait, pour mieux faire sentir l’horreur, oscille entre suggestion et description glaçante : « Et son regard qui ment / Te fait crever de trouille / Quand il vient soulager / Avec ses poings sa rage ». 

La folie religieuse et totalitaire 

Jamait s’attaque également à dépeindre des folies collectives bien particulières. Il y’a par exemple cet ovni lyrique qu’est la chanson Je suis vivant. Un texte mystérieux, dont on peut lire certaines allusions qui renvoient à l’avenir et à la catastrophe écologique : « Quand il n’y aura plus sur Terre / Un seul chêne centenaire ». Mais elles renvoient également au passé : « Et quand je ne pourrai plus voir / Nos espoirs en peau de chagrin / Qu’à la lueur de nos matins, nos matins bruns […] Et quand j’en aurai assez / D’entendre hurler les chiens de guerre / Qui grandissent sur le fumier de nos misères ». On rappelle que Matin Brun est une nouvelle de Franck Pavloff, qui en 1998 réalisait, sur fond d’histoire de chats et de chiens, un puissant pamphlet antinazi. 

Dans Athées souhaits, le profane Jamait fait suite à toute une tradition laïque qui n’a pas de mots assez durs contre les religions, ici qualifiées comme délétères : « Chacun son Dieu, chacun sa guerre / Et si apocalypse il y’a / Les responsables de cette misère / Faudra les chercher ici-bas » », établissant là une filiation évidente avec Brassens que nous évoquions en introduction : « Encore s’il suffisait / De quelques hécatombes / Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât / Depuis tant de « grands soirs » que tant de têtes tombent / Au paradis sur terre, on y serait déjà » (Mourir pour des idées) . 

Le rejet de la société ultra-libérale  

Jamait, qui s’était produit pour la fête de l’Humanité dans son édition 2014, exprime dans Les Mêmes un rejet de la mondialisation culturelle. Le texte se construit sur une anaphore « Les mêmes télé-réalités / La même médiocrité / […]  La même surconsommation / Pour nourrir les mêmes pigeons ». Une répétition des similarités, en somme, qui appauvrissent le voyage à l’heure de l’uniformisation mondiale des modes de consommations et des goûts. 

Dans L’Europe, le chanteur décrie le passage d’une union fraternelle entre les peuples à une mise en concurrence commerciale de tous : « Ils nous l’on faite l’Europe / L’Europe des Maastricheurs / Ils nous l’on faite l’Europe des Lisbonnimenteurs ». 

Et puis, Jamait est le chantre des petits : nombre de ses textes défendent en effet la condition laborieuse. Il suffit d’écouter Le Bleu, qui est une belle dédicace à toute une vie passée dans le labeur, ou encore Le Maillon, qui fait la critique de la dépersonnalisation au travail, du profit des usuriers : « Je ne veux plus rembourser / De crédit, j’ai compris / Ils nous ont berné / Je ne veux plus engraisser / Des voleurs, des menteurs / Grimés en banquiers » 

Cette lassitude au travail doublée d’une colère contre l’injustice sociale, on la retrouve dans Y’en a qui : « Il [le patron] a les fringues / toujours impec’ / Les mains propres et jamais tachées / Moi, mes paluches, je bosse avec / Et mes neurones sont élimés ». Mais encore avec Célibataire : « Et ainsi, tous les jours, je me noie dans les autres / Dans le bus abruti qui me mène au boulot / Il faut savoir aimer la vie qui est la nôtre ». 

Dans une interview donnée en 2011, le chanteur explique d’où il tire sa légitimité à commettre des textes sur de tels sujets : « À la base, j’étais cuisinier. J’ai travaillé en laboratoires, en usine, en pas mal de trucs, tout ce qui ne demandait pas de diplôme». L’origine, certainement, du regard décalé de ce poète arrivé à la chanson à l’âge de trente-sept ans.

Antoine Fiard

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