Il est commun de considérer l’absence comme un synonyme de souffrance. Rares sont les remèdes qui permettent d’éloigner des âmes les plus mélancoliques le souvenir d’une personne aimée. Mais il est des remèdes pour conjurer l’absence, et Jamait les connaît. Jamait est un chanteur-invocateur. Il fait appel à des souvenirs, à des fantômes parfois, et les rends plus présents. Il habille l’oubli à venir au gré de ses chansons, et le vêtit d’un costume plus supportable. Quelle expression de l’absence nous livre-t-il ? 

Inconsolable

Pour traiter de l’absence dans l’œuvre de Jamait, on se tourne préférablement vers l’album « Je me souviens », qui pourrait constituer un titre général de son œuvre, tant ce thème lui est immense. 

Au détour de cette chanson pleine de référence à l’enfance et à la jeunesse passée qu’est Le temps emporte tout, Jamait dévoile une disparition particulière qui a marqué sa vie. Il s’agit de « l’absence étouffée » d’un père disparu précocement. 

Dans Vierzon, inconsolable, le narrateur se rend sur la tombe du défunt. « Je ne me souviens plus de mémoire morcelée / de journées s’il en fut où je n’ai pas pensé à l’auteur de mes jours ». En d’autres termes, il évoque un souvenir constant d’une disparition, qui agace sans trêve une plaie béante. 

L’oubli apparaît en miroir comme un état désirable, préférable à la douleur du souvenir. C’est un réducteur de peine, un bandage aveuglant qui masquerait cette blessure. Bref, dans ces conditions, l’oubli serait un état, voir un non-état bien désirable. 

C’est exactement la démarche d’un esprit qui, pour moins souffrir, se force à l’oubli : « Donc, pas de souvenir, aucune réminiscence / bien que je dû subir le poids de cette absence / Si j’ai dû regretter d’être ainsi dépourvu, je n’ai jamais manqué de ce que je n’ai pas connu ». 

Cette dernière proposition, force d’introspection au passé antérieur, est intéressante car discutable. Elle fait la négation du manque. Son père, « celui qui fut tant de mystère », pourrait bien pourtant lui avoir manqué. 

Dans J’ai appris, Jamait écrit : « Voilà que ça bouscule le désordre des choses / Le temps prend une pause mais jamais ne recule / Il me pèse et m’ennuie / On ne vit pas assez longtemps pour oublier tout ce qu’il nous a pris ». 

On note d’abord l’homonymie évidente entre « ce » et « ceux ». La formule deviendrait : « On ne vit pas assez longtemps pour oublier ceux qu’il nous a pris », soit l’aveu qu’un deuil est impossible, que valide un propos qui vient plus loin : « Il va quand même me manquer un essentiel ».  

Mais revenons sur le « ça » de cette première phrase, qui est fascinant de subtilité. Une fois encore, il nous dit tout :  ce « ça » est à n’en pas douter une force assez puissante pour qu’elle puisse rompre la linéarité du temps qui passe. Alors que la vie nous mène tout logiquement vers notre fin, ce « ça » est un choc qui altère un équilibre. 

Ce « ça » constitue une rupture violente, intime, douloureuse, capable de rompre ce qui passe déjà pour un « désordre » de la marche naturelle du monde : un fils qui enterre son père. 

Dans la chanson D’ici, on peut noter cette même rupture du temps : « Tu me manques tellement tellement tellement tellement tu me manques / Que le temps se disloque / Et ma vie est en loque ». L’absence, ici, prend valeur d’élément corrupteur. L’équilibre -titre d’une autre de ses chansons- s’en trouverait compromis. 

Renverser la clepsydre

Mais comment combler ce vide ? Par un rééquilibrage intime, une sorte de mouvement de l’externe à l’interne, un remplissement : « J’ai dû trouver des guides, des pères spirituels, des mots et des maximes pour me porter conseil ». 

Jamait révèle son désir d’une aide extérieure, d’un soutien peut-être vers une possible résilience voir vers un épanouissement qui incite à vivre mieux la vie, déjà par une fois frappée par la mort : « Quand aujourd’hui sera hier, tu ne t’en souviendras plus guère, alors la vie c’est maintenant  ». 

Formidable outil que cette formule, qui rivalise de bon sens. C’est l’oubli, fallait-il s’y attendre, qui est cette fois pris comme un prétexte à mieux vivre. Une singulière leçon de lâcher-prise. 

Faut-il, du reste, s’étonner que Scylla, ce grand mystique du rap belge, ait partagé avec Jamait un tour de chant sur la chanson Marginaux ? Peut-être est-ce un hasard, peut-être n’en n’est-ce pas un : tous deux ont en commun la perte précoce d’un père. « Peu importe la force du torrent /
Je pagaie toujours à contre-courant » y chante Jamait à cette occasion.

Il faut certainement prendre au second degré ces paroles et y voir là le « torrent » comme la représentation très classique du temps qui coule et fuit. Que le poète s’évertue à remonter à « contre-courant » le fleuve du temps constitue un motif assez banal en poésie. 

Il renverse ainsi la clepsydre, cet appareil usé des Grecs pour mesurer le temps par l’eau qui s’écoule d’une jarre, et fait acte de résistance : il fait acte de mémoire. Car sans cette mémoire, sans ce souvenir, il n’existerait pas d’absence. Le monde serait alors plat et terne, et bien ressemblant à une vie insipide que rejette Victor Hugo dans son poème Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent [Les Châtiments, 1852] : « Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière ! ».  En d’autres termes, pour le poète, mieux vaut la souffrance que l’insipide. 

Un souvenir sélectif

Nous évoquions initialement l’oubli du père, voyons maintenant l’oubli du pire : Dans L’équilibre, Jamait tient ce discours : « Si un jour tu t’attardes sur ce que nous fûmes mon amour / Je t’en prie ne retiens pas ce jour », qui est celui, certainement, de la rupture. 

Il opère par là une invitation à tempérer l’acuité du souvenir pour ne conserver que ce que la relation a eu de plus beau à offrir. L’oubli de ce qui est cruel ou désagréable, serait donc pour lui un point d’attache esthétique, une sorte de « totem » [titre de son dernier album] qu’il est prêt à vénérer ad vita aeternam. Ne conservant en mémoire que le meilleur, et dans un même mouvement effaçant le pire, le narrateur pourrait aller vivre et revivre dans sa mémoire des relations passées sans éprouver le trouble qui avait mené à la rupture. 

Léonard Cohen, à sa façon, avait peint dans In my secret life la possibilité des hommes de vivre éternellement des relations passées : « And we’re still making love / in my secret life » [Ten new songs, 2001]. [Traduction : Et dans ma secrète, nous sommes encore là à faire l’amour]. 

Enfin, notons une fascinante inversion de l’absence que pratique Yves Jamait dans Qu’est-ce que tu fous : ici ce n’est plus l’absence de l’autre qui nourrit la vie du narrateur, mais le contraire. Ce dernier, gagné par une sorte d’ébahissement, s’interroge : « Qu’est-ce que tu fous sans moi / Tu dois avoir une raison à toi pour ne pas être là ». 

Il faut comprendre que cette fois, le narrateur ne se plaint plus de l’absence de l’autre. C’est exactement l’opposé qui se passe : il ne peut concevoir comment l’autre, qui est absent(e), est capable de vivre sans sa présence à lui

Il opère par là une restriction égocentrée du monde d’autrui pour se placer au centre de ce dit-monde. « Tu dois avoir une raison à toi » renforce un peu plus le sentiment d’incompréhension, sous-entendant qu’il doit y avoir forcément une bonne raison, une raison impérieuse, qui commande à l’autre de ne pas être à ses côtés à son plus grand dommage. 

Antoine Fiard

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