C’est la première fois que j’assiste à une représentation de cette tragédie japonaise en trois actes de Puccini, d’après la pièce de David Belasco, elle-même adaptée d’une nouvelle de John Luther Long. 

Il s’agit véritablement d’un opéra-chorégraphie. L’extrême sobriété du décor nous porte à nous concentrer sur les corps des chanteurs et des chanteuses. La mise en scène de Robert Wilson nous projette dans un univers bichrome où la blancheur de la poudre sur le visage et les bras des artistes contrastent avec la noirceur des coiffures et de certains vêtements. Un sentier de pierres entouré par des planches de bois constitue l’essentiel du décor. 

L’oeil est attiré par le travail de la gestuelle et sur des jeux de lumière. Les déplacements en groupe des proches de Cio-Cio-San, Madame Butterfly, sont presque dansés : les pas sont très resserrés, les mouvements des bras sont précis et synchronisés. Le metteur en scène, Robert Wilson, avoue s’être inspiré du théâtre nô japonais – inspiré des formes les plus anciennes de théâtre, prisé plus pour son atmosphère que pour son intrigue, on y trouve des danses, des masques et des costumes. Dans cette représentation de Madame Butterfly, on remarque un souci du détail dans la disposition des corps. Le tam-tam, ce gong qui suggère un exotisme à l’oreille, ponctue les inclinaisons de la tête des groupes. Quant à la scène entre Pinkerton, son mari (incarné par Dmytro Popov) et Cio-Cio-San (interprétée par Dinara Alieva) est particulièrement poignante. De l’immobilité du duo émerge le geste viriliste de Pinkerton, derrière sa femme, après l’avoir nommée « fragile petit papillon » : un poing brusquement serré, saisissant métaphoriquement la jeune fille-papillon. Celle-ci questionne ingénument son époux sur la coutume américaine : le papillon attrapé est percé d’une épingle et fixé sur une planche, vérité confirmée par Pinkerton avec une pointe de sadisme. Son poing fermé traduit son désir de domination sur la jeune étrangère.

Seuls des éléments de gestuelle, auxquels s’ajoute la musique de Puccini, empruntant aux modes orientalisants, nous évoquent le Japon : ici, point d’exotisme fantasmé de la part de Robert Wilson, dont la priorité reste la sobriété. Et ce même jusqu’aux fleurs que répand Madame Butterfly lorsqu’elle s’attend à revoir son mari américain, qui demeurent fictives sur la scène – ou encore, le poignard invisible avec lequel Cio-Cio-San se transperce. La partition mêle « exotisme » et occidentalisme, entrecoupée de références à l’hymne américain et d’utilisations de modes similaires à ceux que l’on peut entendre dans la musique d’Asie (mode pentatonique notamment). La scansion de certaines phrases mélodiques, le travail rythmique et instrumental contribuent à exprimer l’influence japonaise de la musique de Puccini, peut-être beaucoup plus fantasmée que ce que Robert Wilson veut nous donner à voir.

En dépit d’un équilibre sonore discutable entre l’orchestre et les chanteur•euse•s pendant la première partie – les voix de Pinkerton (interprété par Dmytro Popov) et Goro (chanté par Rodolphe Briand) ne s’entendent pas toujours bien – la prestation de Laurent Naouri, baryton jouant le rôle de Sharpless, le Consul américain, est excellente et sa voix porte peut-être plus que les autres interprètes.

La deuxième partie est annoncée par le lever d’une tenture transparente couvrant la scène. L’éclairage se fait depuis les coulisses, créant une atmosphère entre ombre et lumière. La scène a quelque peu changé puisque les personnages circulent cette fois sur un pont sur pilotis. Cette deuxième partie a, selon moi, plus de force, à la fois sur le plan narratif et sur le plan de la mise en scène. Robert Wilson et la chorégraphe Suzushi Hanayagi nous proposent des moments poignants d’immobilisation des corps : le trio constitué par Cio-Cio-San, son enfant et Suzuki se fige pendant un long moment où l’orchestre est au premier plan. Le sublime duo Cio-Cio-San/Suzuki est ici malheureusement en demi-teinte : la voix de la mezzo Eve-Maud Hubeaux, dans le rôle de Suzuki, peine à émerger dans les graves et les médiums et est engloutie par celle de Dinara Alieva. L’équilibre sonore reste toujours parfois discutable, même si par moment la beauté de l’air se laisse entrevoir.

Dinara Alieva incarne à la perfection cette jeune fille japonaise délaissée par un mari étranger qu’elle adule. A peine entame-t-elle son célèbre air « Un bel dì, vedremo » que je suis conquise et émue. Son personnage est touchant et fragile, depuis son désir d’adopter les moeurs de son époux américain, et ce jusqu’au sacrifice ultime de sa personne qu’elle accomplit, comme pour rétablir l’ordre attendu par tous, laissant son enfant aux mains de son père biologique et de sa belle-mère. Repoussée par les siens (elle se dit elle-même « renegata ») puis par l’étranger qui l’avait épousée, la mort est pour elle le seul honneur qu’elle puisse conserver. La famille est déchiquetée dès le départ du mari, et incarnée en la personne de Kate Pinkerton, la nouvelle femme américaine de Pinkerton, qui fait une diaphane apparition dans un pays auquel elle n’appartient pas. Cette tragédie de la vie d’une femme-enfant, ne semble pouvoir que mener vers sa mort. La fin de l’opéra est marquée par la diagonale pleine de sens où Cio-Cio-San au centre, morte, est encadrée par son jeune fils et son époux perdu, le bras tendu l’un vers l’autre.

En dépit d’un orchestre parfois un peu trop lourd, dirigé par Giacomo Sagripanti, on en sort avec une grande émotion et des images poétiques gravées dans la tête…

Elisa M.

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