Le chanteur Yves Jamait est un artiste prolifique, comme en témoigne ses sept albums inédits produits entre 2005 et 2019. Ses textes sont intimistes (Les mots), lyriques (Je suis vivant), crus (Je passais par hasard) ou bien encore amers (Qu’est-ce que tu fous). Certes ils ont vocation à être écoutés en musique plutôt qu’à être lus, et c’est peut-être là une différence entre ce qu’on appelle la poésie et la chanson. Mais ce serait une injustice commise envers Jamait que de passer à côté de la prégnance poétique qui marque son œuvre. Boa Bonheur, notamment, est un tableau plus qu’un morceau. Le chanteur y livre le portrait magnifié de Boa, un homme qui se fait femme et vit du commerce de son corps à Paris. 

Boa Bonheur (Yves Jamait, Je passais par hasard, 2008) :

Quand elle pleure, Boa Bonheur,
Son rimmel sur sa robe à fleurs
Quoi faire pour éteindre ses larmes,
Boa Bonheur
Plaindre en elle l’homme ou la femme ?

Rien qu’une chose dont elle est sûre
C’est qu’ces pleurs-là nous rassurent
De, discrète, les écraser
Boîte à peinture
Sur ses joues presque bien rasées

Quand chante dans ses vieux sanglots
Sa jeunesse de beau travelo
On sent la nôtre perdre son goût
« Bois ton Porto »
Qu’elle dit en te prenant le cou 

Boa Bonheur, ses baisers piquent
Elle habite la rue Lepic
Elle a quand elle pousse la chanson
Boîte à musique
Une voix d’rossignol baryton

Des soirs on voit la mer lécher
Les jambes de son tabouret
C’est comme dit le patron d’l’hôtel
« Beau à chialer »
Et tout à coup ça la rend belle 

Et tout à coup ça la rend belle

Et tout à coup ça la rend belle

On lui dit « Boa, chiale encore
Toutes les larmes du décor
C’est pas toi, c’est le monde qui
Boîte du cœur »

Quand elle pleure, Boa Bonheur,
Son rimmel sur sa robe à fleurs
Quand elle pleure sur sa robe à fleurs

 Le mystère du personnage 

L’énigmatique Boa, le personnage principal du texte, est désigné de diverses façons qui toutes entretiennent une confusion sur son identité sexuelle. Jamait l’appelle d’abord par un nom supposé « Boa Bonheur » sur lequel nous reviendrons, mais aussi par ces termes : « elle », « l’homme », « la femme ». La question du genre est ambiante dans le texte sans pour autant en être un enjeu. Nous savons que Boa n’est pas glabre, elle se rase « presque » bien, du reste sa voix est-elle grave : « une voix de rossignol baryton ». Si elle en a visiblement les attributs, est-elle un homme pour autant ? 

Jamait, pour décrire le chant de Boa, associe le son aigu du rossignol, oiseau gazouillant, harmonieux s’il en est, et le dote d’une typologie vocale propre aux hommes : « baryton ». C’est-à-dire une voix dite moyenne, qui est l’attribut exclusif de l’homme. L’équivalent d’une voix baryton pour une femme étant appelée mezzo-soprano. 

Boa ne sort jamais d’un décor littéraire assez classique où évoluent les prostituées : du début à la fin du texte, on ne quitte jamais la chambre d’hôtel. Il ne s’agit certainement pas d’un hôtel de chaîne, puisqu’il est la propriété d’un « patron » mais plutôt d’un établissement modeste doté d’un modeste ameublement : un « tabouret » notamment. On se trouve dans la Rue Lepic du quartier Montmartre, à Paris, une rue où a habité notamment Van Gogh. On note que Yves Montand a pour sa part écrit une chanson intitulée « Rue Lepic » : « La fill’ avec amour / À sa rue dit bonjour ». 

Ce nom éponyme « Boa Bonheur » est intéressant à bien des égards. Une harmonie se dégage de ces quatre syllabes douces où l’on entend « beau », « bon », « à la bonne heure ». Boa signifiant d’ailleurs « bon » en portugais. 

On retrouve le son « Boa » plusieurs fois dans la chanson. Il est amusant de remarquer que cette homonymie pourrait introduire à chaque fois une part de l’identité du personnage principal, ou bien quelques-unes de ses facettes. Il y’a d’abord « Beau à chialer » (soit l’idée une beauté si puissante qu’elle en est émouvante et/ou désespérante), « Boite à musique » (produit de la musique sur commande, ce qui est une caractéristique des métiers de la scène, que Léo Ferré compare à la prostitution) et pour finir « Boite à peinture » (souligne la prégnance de la couleur).

Prisonnière du temps et de sa condition

La première phrase « quand elle pleure Boa Bonheur » étire un état passager (pleurer) en l’associant par une rime pauvre au nom du personnage, jusqu’à en faire un état chronique ou permanent. Pour le dire simplement, « Boa Bonheur » est placé en miroir, à l’hémistiche de « quand elle pleure », ce qui invite à penser que cette manifestation de sa tristesse est régulière. 

On ira jusqu’à dire que le personnage principal est consumé par un feu intérieur, un détresse douce et inconsolable révélée par ce qu’on appelle en analyse littéraire une énallage : il faut « éteindre ses larmes », quand le lecteur s’attend plutôt à trouver l’expression « sécher ses larmes ». L’énallage consiste à remplacer un terme attendu par un autre afin de créer des effets de sens et de surprise. 

« Boa […] chiale encore / toutes les larmes du décor » achêve de faire passer le protagoniste pour une figure expiatrice chargée de « pleurer » pour les autres, c’est-à-dire faire de sa douleur la douleur du monde. On peut voir en ces termes une proposition fataliste qui lie le personnage de Boa à un amer destin. 

Boa est volontairement décrite comme tournée vers une jeunesse passée « elle chante […] sa jeunesse de beau travelo ». Ce temps perdu, on l’imagine haut en couleur, à l’image du personnage − ou bien de ce qu’il en reste – des années après.

Cette chanson est aussi un portrait de solitude. Par trois fois le discours est rapporté : C’est d’abord Boa qui invite à la boisson « bois ton porto », puis la parole est donnée au patron de l’hôtel « [c’est] beau à chialer ». Enfin Jamait termine-t’il par un « on » dépersonnifié : « on lui dit Boa chiale encore ». Cet effacement graduel maintient Boa dans une relative passivité : elle est l’objet des autres, de leur désir (celui de ses clients), l’objet aussi de leurs commentaires (celui du « patron de l’hôtel »). 

Le charactère surréaliste de l’image finale donnée à l’imagination du lecteur ne manquera pas de surprendre. « Des fois on voit la mer lécher / Les jambes de son tabouret ». Cette scène ne peut manquer d’être associée à la remarque du philosophe Emil Cioran : « Toutes les eaux sont couleur de noyade ». Car à ce stade où la marée montante atteint déjà les pieds du refuge (le tabouret), la survie semble compromise et la scène prend alors des airs de noyade à venir. On remarque également la catachrèse « les jambes son tabouret », procédé qui consiste à donner à un objet inanimé des propriétés humaines (ici avoir des jambes), tout comme on dit généralement d’une chaise qu’elle à « des pieds ». 

Un personnage exotique qui dépasse de son cadre

La mer au pieds, les pleurs sur les joues, le chant « de rossignol » aux lèvres… Boa se construit tout au long de la chanson par des éléments qui la rapproche de la figure classique de la sirène. Une sirène urbaine et désolée au chant séducteur, ou du moins, qui cherche à séduire. Elle pousse à l’ivresse par ses mots « Bois ton porto » et pousse au désir par ses caresses : « Dit-elle en te prenant le cou ». 

Le personnage de Boa, malgré sa peine et sa vie passée exaltante « Sa jeunesse de beau travelo », est construite en couleur. Dès le début de la chanson, elle est introduite par ses pleurs qui tâchent sa robe « son rimmel [qui coule] sur sa robe à fleurs ». L’association entre le nom propre « Boa » qui, en tant que nom commun, appartient au champ sémantique des animaux exotique, prends alors tout son sens. Son maquillage va moucheter une robe déjà colorée par un motif fleural : c’est d’emblée la tristesse qui se fait indélébile sur un corps maquillé pour plaire et pour paraître gai. 

Le lecteur est l’objet d’une intégration dans le récit, ce qui a pour but de le lier intimement, corporellement, au personnage principal : « Dit-elle en te prenant le cou ‍». Le lecteur devient à son tour un client de la prostituée, profite lui aussi de ses charmes. De cette façon, Jamait rend le texte plus vivant et fait appel à l’empathie. On peut noter un procédé équivalent en début de chanson avec l’expression oralisée « Quoi faire pour éteindre ses larmes ? ». Ce « quoi faire » est une faute courante de français, la forme correcte étant « que faire ». Elle n’est certes pas une maladresse de Jamait mais bien le signe du désœuvrement d’un témoin de la scène, qui en perd jusqu’à sa maîtrise de la langue face au malheur. 

Pour résumer : homme-sirène de Paris, on a vu de Boa qu’elle pleure un mal indicible et lourd de beaucoup de souffrance qui ne sont pas dévoilées dans le texte, ce qui renforce la profondeur du personnage. Jamait, qui ordinairement ne nomme pas les personnages de ses chansons, dépeint là une attachante figure du malheur. 

Antoine Fiard

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