Chaque mois, la Revue Tentaculairedécortique les textes du chanteur Yves Jamait pour en extraire un thème propre à son univers. 

Pour le mois de mai, la pieuvre se sert à boire en compagnie du poète. Suivons-le dans son repaire, le « Bar de l’Univers », à Dijon, où l’on remplit sa coupe pour mieux parler d’amour.
Yves Jamait traite assez d’alcool dans son œuvre pour qu’on s’y attarde : le vin, la bière, la liqueur sont des motifs répétés dans ses textes. Son premier album, De verres en vers (2003), dit explicitement cette quête de poésie que favorise la boisson. 
Jamait, dans la continuité des chanteurs de variété française, s’épanouit dans le texte en évoquant le thème de la boisson ou du buveur : on se souvient de Brel et son « ami, remplis mon verre » de l’Ivrogne, ou encore Biolay dans La débandade : « La chamade / Rhum en rasade / Tuiles en cascade », prononcé avec ce ton monotone des lendemains de déboire.
Ces exemples de paroliers inspirés et/ou enivrés font suite à une tradition poétique pléthorique, dont le recueil Alcools de Guillaume Apollinaire (1913) constitue peut-être la référence la plus connue. 

L’alcool qui « rétame »

Boire, chez Jamait, est l’expression d’une profondeur poétique : « le Picon, le Picon est amer/ plus qu’il n’est de coutume / Le blues trempait sa plume dans le fond de nos verres » (La dernière au bar)».L’acte de boire satisfait moins un besoin organique que symbolique : il est une forme d’expression. 

On boit par trop de peine, de désillusion ou de souvenirs : « Je finirai mon verre jusqu’à la dernière larme » (J’en veux encore).

« Et j’imbibe ma carcasse / De tout ce qui coule qui est fort / Alcoolisé et qui fracasse » écrit Jamait dans Et je bois, chanson où le spiritueux aurait fonction de trépanation. En effet, l’alcool permettrait de « [faire] relâche » (Etc…), chasser le souvenir et son amertume. Boire, c’est feindre d’oublier : « l’amnésie a des relents de malt » (C’est l’heure).

Mais cet acte de sociabilité, chez Jamait, n’est pas toujours esthétisé. Le chanteur dresse notamment le portrait du mauvais buveur dans Arrête : « L’ivresse ce n’est pas ça / Tu deviens pathétique /Tu ne bois que pour toi /Comme les alcooliques ». Ce que le texte semble condamner, ce n’est pas tant l’excès de la consommation que l’absence de partage. 

Dans Qu’est-ce que tu fous, Jamait ose une formule complexe : « Moi je vomis ma colère / Et la noie dans la bière / Faisant de sombres vœux ». Par cette relation originale entre les mots, il soumet l’idée d’une boucle où le sentiment de rancœur précède la cassure du corps (le vomissement), qui elle-même précède l’abandon (la noyade) de l’esprit. Le vomissement (ici allégorique) et la consommation d’alcool seraient une combinaison improbable mais nécessaire pour diluer la douleur de l’absence. Mais l’acte demeure vain, car cette colère diluée dans la substance est consommée à nouveau, donnant lieu à une tourmente longue comme la nuit. 

L’alcool est aussi une incarnation de la femme 

L’alcool, chez Jamait, n’est pas une chose, mais plutôt un genre : l’alcool est femme.On le lit dans la chanson Et je boisavec la métaphore filée de la bière associée à « la muse », qui est dans la mythologie grecque une créature fille de Zeus et Mnémosyne, qui inspire les poètes et les artistes : « Et ce soir si ma muse est brune / Je voudrais la boire sur lie / Ne garder d’elle que l’écume / Souvenir d’un oubli ». 

L’alcool, dont on a vu qu’il permet d’oublier, sert paradoxalement à raviver le souvenir de la femme perdue. On notera cette étonnante proposition dans Qu’est-ce que tu fous : « Toi qui ne bois jamais un verre / Le cocktail qu’il te sert / Te fait briller les yeux ». Le narrateur imagine ici son ancienne amante dans les bras d’un autre. La pensée que cette femme aimée puisse succomber, « boire » au « cocktail » d’autrui (c’est-à-dire adhérer à son identité ou à son jeu), lui est insupportable. L’alcool serait donc ici le prisme de l’amour, voir du désamour. 

L’ambiguïté du « genre » de l’alcool est portée à son comble dans le dramatique Boa Bonheur, le récit d’un travesti prostitué. Jamait rapporte la parole suivante : « Bois ton porto / dit-elle en te prenant le cou ». On y pourrait voir le verre de vin comme une personnification du travesti, qui, en associant à « bois ton porto » un geste de tendresse (une étreinte), inviterait de manière détournée son client à la consommation du [de son] corps.

Enfin, l’alcool est lié au temps 

L’ébriété est peut-être, pour Jamait, la manifestation la plus puissante de l’exaltation qu’un homme ou une femme puisse connaître dans la vie. La chanson au caractère épiphanique Je suis vivantle dit assez. L’alcool y est une preuve d’existence au présent : « Ivre de vie / Ivre de vent / Je suis vivant ». La boisson, dans ce texte, se vit donc au présent. 

Toutefois, sur un ton plus mélodramatique, l’auteur se plaît à mettre en scène le « dernier verre » pour toucher son lecteur : « Avant de m’en aller /Pour une dernière bière /J’aimerai en vider /Encore un container » (Qui sait). Brel, avant lui, usait du même ton enjoué dans Le dernier repas« À mon dernier repas / (…) je veux qu’on y boive/ En plus du vin de messe/ De ce vin si joli/ Qu’on buvait en Arbois ».

C’est aussi vrai dans La dernière au bar : « On a sonné la cloche / C’est la dernière au bar / On boit le fond de nos poches / Pendant qu’il est trop tard / On a sonné le glas / Le bistrot va fermer / Le bistrot va fermer / Pour la dernière fois ». On le voit, le dernier son de cloche du tavernier (qui indique la fin des consommations et la fermeture du bar) marque une étape dans le rythme de la journée (la dernière avant la solitude nocturne) mais elle est aussi chargée d’un sens qui dépasse celui de la simple consommation festive. « Pendant qu’il est trop tard » est une formule remarquable car elle semble tout dire en ne disant rien : trop tard pour l’amour, pour la vie, pour la jeunesse ? L’adverbe « pendant » étire l’état de « trop tard » et l’inscrit dans une durée indéterminée : il est donc toujours trop tard pour le buveur, qui ne peut jamais se réaliser. 

L’alcool est célébré comme une étape ou un marqueur dans la vie, qui toujours nous ramène à la condition mortelle et au temps qui passe ou est passé : boire serait acte de passage. C’est vrai dans nos sociétés avec les bizutages, enterrements de vie de garçon…« La jeunesse pour finir / N’a duré qu’une cuite » (Arrête).

Enfin, dans Passe, la boisson renvoie à un passé qui est célébré : « Il se peut bien que tu regrettes / Cette soif de liberté / Qu’on ne cessait d’éponger / Sous des cascades de canettes ». 

Elle peut aussi renvoyer au futur : « On parle on parle mais il se fait tard / C’est bientôt la fin du monde et j’ai plus rien à boire » (Jean-Louis).

Le buveur sans son vin semble bien démuni : la fin du monde n’est-elle pas la fin du verre ? 

Antoine Fiard

4 thoughts on “Yves Jamait : Histoire de boire

  1. Ping : Antoine Fiard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.