Troisième entrée : Cloud Atlas, des Wachowski (2012)

Comment cartographier les nuages ?

Cloud Atlas est un sextuor, une œuvre écrite pour six musiciens de genres et de formes très variés. Il est adapté du roman homonyme de David Mitchell (traduit par Cartographie des Nuagesen français), publié en 2004, et en redistribue la narration grâce au pouvoir du montage, tout en conservant la richesse thématique de l’œuvre. L’auteur lui-même se serait exclamé : « Ils ont tout compris à mon livre et ont remanié la narration avec brio ! », et, tout content, se serait empressé d’apparaître en caméo.

Le film nous raconte six histoires en passant indifféremment de l’une à l’autre. En 1849, Adam Ewing, jeune juriste s’occupant des affaires de son beau-père esclavagiste, est touché par une maladie sur un bateau en plein milieu du Pacifique ; en 1936, à Édimbourg, Robert Frobisher, jeune musicien homosexuel et fauché, entretient une correspondance avec son amant Rufus Sixsmith, et lui raconte qu’il se met au service du grand compositeur Vyvyan Ayrs pour l’aider à écrire son grand œuvre ; en 1973, à San Francisco, Luisa Rey, jeune journaliste indépendante, rencontre par hasard un vieux physicien, Rufus Sixsmith, qui la met sur la piste d’un complot des compagnies pétrolières pour saboter l’ouverture d’une nouvelle centrale nucléaire ; en 2012, Timothy Cavendish, vieil éditeur acerbe et à la plume mordante, se trouve, suite à un concours de circonstances aussi absurdement comiques que dramatiques, enfermé malgré lui dans une maison de retraite mieux gardée que Fort Knox, et cherche désespérément à s’en échapper ; en 2144, à Neo-Seoul durant l’empire de l’Unanimité, la factaire Sonmi-451 travaille à la chaîne de restauration rapide Papa-Song jusqu’au jour où Hae-Joo Chang, un général des forces rebelles opposées au régime, lui permet de s’échapper pour qu’elle devienne le nouveau symbole de la résistance ; en 2321, 106 ans après la Chute, Zachry vit avec sa tribu dans la crainte de Georgie L’Ancien et de l’attaque des barbares cannibales, jusqu’au jour où Meronym, membre du peuple sage mais mourant des Prescients, lui demande de la guider jusqu’à Mona Sol malgré les périls et les superstitions qui entourent ce lieu maudit.

Six histoires, toutes liées les unes aux autres. Six personnages, possédant tous une marque de naissance en forme de comète. Six genres cinématographiques, allant de la comédie britannique burlesque au film noir, en passant par la science-fiction dystopique, le post-apocalyptisme, le film d’époque et la romance. Mais malgré cette mosaïque narrative, et cette rhapsodie des genres, Cloud Atlasne raconte finalement qu’une seule histoire, celle de l’oppression du plus fort sur le plus faible, de l’exclusion d’une partie des êtres vivants hors de « l’ordre naturel » des choses, et surtout celle des individus qui choisissent d’accepter ou non ces injustices du système. Le thème est annoncé dès l’ouverture du film par le docteur Henri Goose qu’Adam Ewing rejoint alors qu’il déterre des dents : « This beach was once a cannibal’s banqueting hall, where the strong gorge on the weak, but the teeth they spat out like you or I would expel a cherry stone. »1

Pour aider à rendre cette impression d’une histoire qui se répète, la galerie des nombreux personnages est incarnée par une douzaine d’acteurs, qui reviennent donc jouer différents rôles. Le spectateur ressent constamment un air de déjà-vu, jusqu’à ce qu’il découvre, pendant les crédits du film, tous les rôles incarnés par Tom Hanks et s’exclame « Ah ! Mais c’était lui ce personnage ! ». On ne va pas se le cacher, certains auront besoin d’un tableau Excel pour classer les acteurs et les personnages qu’ils jouent. Mais quel tableau Excel ! permettant de faire apparaître le parcours spirituel et moral d’une âme, dont la réincarnation au fil des siècles est illustrée par l’acteur, qui devient ainsi le support méta-cinématographique du propos même du film

Cloud Atlas est une épopée lyrique, dramatique, politique et cinématographique dont la narration complexe se suit avec un plaisir jouissif, et dont chaque nouveau visionnage permet d’apercevoir une nouvelle stratification de sens, qui ne fait que renforcer l’impression diffuse du premier visionnage d’avoir assisté à un chef-d’œuvre.

Evan Méré

1« Cette plage était jadis une salle de banquet pour les cannibales, durant lesquels les forts se gorgeaient des faibles, mais les dents, ils les recrachaient comme vous et moi recracherions des noyaux de cerises. »

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