Les oiseaux moururent les premiers

D’abord ce fut imperceptible, mais dans le calme de la terre, dans la lourdeur de l’air, dans l’immobilité des vents, se cachait, encore inconnue des Hommes, une marche funèbre. Au tout début ce ne fut presque rien, mais sur les terres automnales de l’Occident, les feuilles se détachèrent plus vite de leur branche. Au mois de septembre déjà, elles recouvraient entièrement le sol de leur manteau brûlé. 

Peu de jours après que les arbres se furent dévêtus, les ornithologues s’aperçurent que les oiseaux volaient plus bas. Un phénomène presque indiscernable, qui ne concernait que les plus légers d’entre eux. Mais le fait est qu’ils se rapprochaient infimement de la terre. 

Les premiers scientifiques s’alarmèrent. Ils relevèrent des données, firent des calculs. Ils espérèrentse tromper. De nouveaux résultats vinrent corroborer les leurs. Le doute ne fut plus permis. Ils prévinrent les gouvernements. La nouvelle, qui commençait à s’ébruiter, fut ralentie par les politiciens, qui firent jurer à ceux qui savaient de garder le silence quelque temps encore, afin de retarder les mouvements de panique.

Le grand secret hantait ceux qui savait déjà. Personne n’avait supposé que cela se passerait ainsi.Loin d’invasions extraterrestres, d’explosions et de destructions massives, de luttes sanglantes dans les ruines du monde. La Terre semblait se détraquer de l’intérieur, fatiguée peut-être d’avoir tant porté les Hommes.Son noyau devenait plus fort chaque jour, rappelant à lui toute chose et tout être.Ainsi,la fin du monde tant fantasmée serait due à un dérèglement de l’attraction terrestre. Le monde mourrait lentement, et les Hommes auraient l’occasion d’assister à son agonie en même temps que la leur. 

Ceux qui savaient déjà n’eurent pas à se taire très longtemps, d’une part parce que beaucoup parlèrent, propageant la rumeur à une vitesse insoupçonnable en dépit d’un certain scepticisme ambiant, d’autre part parce que les évènements s’accélérèrent et qu’il ne fut bientôt plus nécessaire d’être ornithologue pour remarquer que des phénomènes étranges se produisaient. Moins d’un mois après que les gouvernements eurent fait promettre le silence, il devint évident qu’il fallait annoncer de manière officielle aux populations qu’il ne leur restait que quelques semaines à vivre.Puisque le monde s’effondrerait sur lui-même en une lente agonie, aucune échéance précise ne put être donnée. Cela dépendrait de la résistance de chacun. 

Certains s’en remirent à Dieu et investirent mosquées, temples et cathédrales. D’autres se jetèrent sur les routes pour rejoindre leurs proches. D’autres continuèrent d’aller au travail, changeant le moins possible leur vie. Il y eut assez peu de suicides. Les gens pensaient qu’ils avaient encore le temps. Des médecins songèrent à créer un médicament qui permettrait de résister, mais ce fut un délire passager. On ne survitpas à la mort du monde. Alors on se contenta de faire produire en masse des calmants et des somnifères afin d’éviter que dans les derniers jours les gens ne meurent tout simplement de faim ,cloués au sol, mais puissent s’endormir. Dès que le monde sût, les choses devinrent plus visibles, et la progression de cette marche funèbre put presque se constater au jour le jour. 

Les oiseaux moururent les premiers. Alors que l’humanité ne sentait pas encore le poids de cette force détraquée, ilsvolèrent de plus en plus bas. Certains, une fois à terre, ne parvenaient plus à décoller. D’autres cessèrent soudain de battre des ailes au milieu de leur vol et leur chute fut silencieuse, comme si la mort n’osait pas encore se montrer. Les nids tombèrent car les branches des arbres se courbaient. Comme certaines fleurs naissent en une nuit, des arbres en pleurs naquirent un peu partout. Les avions, eux, mirent de plus en plus de temps à décoller. Il semblait que la terre, comme les oiseaux qu’elle rappelait à elle, ne voulait plus les laisser partir. 

Après le céleste, la faune marine fut touchée. Les poissons nageaient moins vite puis s’immobilisaient, flottant dans les eaux noires. Les baleines et autres cétacés s’épuisaient en remontées toujours plus difficiles vers l’air et leurs forces les abandonnaient. Alors ils se laissaient dériver, jetant parfois un regard vers les eaux au-dessus d’eux. L’instinct de lutte est puissant chez l’Homme, de même que l’amour des causes perdues. Des associations se mobilisèrent pour sauver ces animaux aspirés par les abysses. Mais bientôt les bateaux eux-mêmes s’enfoncèrent de plus en plus profondément dans les mers. Voiliers, barques et paquebots rentrèrent tous de leur dernier voyage pour mourir au port et, quittant tous les océans du monde, vinrent s’échouer sur les rivages. 

Tandis que cette lente procession de voiles retournait vers les terres, des aigles royaux descendaient de leurs montagnes et s’empêtraient dans leurs ailes trop lourdes. Ils ressemblaient à des albatros, princes déchus. Autour d’eux, la force encore intacte des bambous et la reddition des bonsaïs. Les fleurs que les cerisiers avaient perdues et qui gisaient à leurs pieds, encore palpitantes. Et les étoiles, muettes. Certains animaux semblaient attendre l’aube pour mourir.

Le moment où les Hommes commencèrent à sentir le poids du monde qui mourait fut celui où les derniers avions décollèrent, emportant dans leurs ventres les personnes qui voulaient rejoindre leurs proches ou le pays dans lequel elles désiraient mourir. Ceux qui ne purent partir ainsi, par manque de moyens ou pris de court par le temps, se précipitèrent dans les trains et les voitures. Mais les ponts, fragilisés, furent bientôt coupés, ou s’effondrèrent d’eux-mêmes. D’autres partirent à pieds. D’autres étaient déjà auprès de ceux qu’ils aimaient.

Ils se promenaient, un peu, car cela devenait trop fatiguant. Toute activité physique plus intense que la marche devint impossible tant il fallait lutter contre une force supérieure, arracher chaque membre au sol pour lui imprimer le mouvement. Certains continuaient d’aller au travail. Chacun avait fait quelques provisions de nourriture. Ils regardaient le soleil se lever, obstinément, respiraient l’air alourdi du parfum des fleurs mortes. Ils lisaient, cuisinaient, mettaient de l’ordre dans leurs affaires. Ils faisaient l’amour et ils observaient. Car le monde était un spectacle d’une tristesse et d’une beauté absolues. Les rivières coulaient plus lentement. Chaque pierre, chaque brin d’herbe semblait trop lourd. Même les livres étaient terrassés ; les bibliothèques avaient des airs malades.

La mort continua sa marche. 

Après la chute des oiseaux et la noyade de la faune marine vint la mort des animaux terrestres. Dans la savane, les buffles se laissaient tomber les uns après les autres et les lions n’avaient plus la force de les achever pour les manger. Ils se regardaient mourir, les statuts de prédateur et de proie à présent abolis, revenus à la primauté des bêtes agonisantes. Les girafes tombèrent comme des reines condamnées. D’autres animaux résistèrent davantage, puis la fatigue les prit soudainement, et des chevaux, des gnous, des gazelles s’effondrèrent en plein galop, ayant peut-être cru ainsi semer la mort comme un prédateur de chair et de sang. Dans un ultime défi, leurs yeux se tournèrent vers le soleil et crurent s’y noyer.

En réalité, le monde entier avait les yeux levés, des oiseaux arrachés au ciel qui semblaient demander à l’azur pourquoi leurs ailes ne pouvaient plus l’atteindre, aux Hommes, tendus vers la grandeur, l’infini auquel ils avaient toujours aspiré et qui leur échappait un peu plus chaque jour.

Des ermites venus mourir en paix avec eux-mêmes découvrirent des parcelles de terre recouvertes de cadavres d’oiseaux et tombèrent à genoux devant ces cimetières de plumes. Ils y virent l’humanité arrachée aux cieux, enfin revenue de ses mirages. Elle à qui l’on retirait le ciel auquel elle n’avait jamais cessé d’aspirer ; elle qui depuis toujours semblait faite pour la grandeur mais que l’on avait amputée de ses ailes, la condamnant à inventer mille et une ruses pour rejoindre l’azur auquel elle était destinée. 

La plupart de ces oiseaux furent fauchés en pleine migration et surent, dès l’instant où ils touchèrent terre, qu’ils ne voleraient jamais plus. Les quelques Hommes qui virent ce spectacle, eux, ne comprirent qu’à ce moment-là que c’était véritablement la fin, et que rien ne viendrait arrêter cette force venue des entrailles du monde pour tout y détruire au ralenti.

Un souffle lourd s’installa sur la Terre. 

Les avalanches se multiplièrent. De même que les ponts, les tunnels furent coupés car les montagnes s’y écroulaient, pansant les trous qu’on avait creusés en leur habit de pierre. Les bâtiments commencèrent à se fissurer, écrasés par leur propre poids. Comme pour mieux rabaisser l’orgueil des Hommes, les tours les plus hautes s’effondrèrent les premières. Les plus grandes villes du monde furent défigurées. 

Cependant, les accès de panique et les fuites massives qui auraient dû s’ensuivre n’eurent pas lieu. Nul n’en avait plus la force. Pour la même raison, les actes de vandalisme et les pillages auxquels les Hommes se livrent en de telles circonstances ne se produisirent pas. Et nul ne tenta de fuir ou de s’enterrer dans des fortifications car il n’était pas d’échappatoire. Le monde économisait ses forces.

Quelque part dans une tour gigantesque, debout devant les vitres de verre, un homme en costume regardait l’aube se lever. Il jouissait du vertige de la vue et des premières lueurs de l’aurore, cet instant suspendu, promesse non tenue encore. Et, contemplant la ville, les gens qui s’y promenaient dans un état proche de l’errance, et ce ciel beau à mourir, il attendait que la tour s’effondre. 

Les suicides commencèrent. Grâce aux médicaments, la plupart des gens purents’endormirent.Se posa alors pour les vivants la triviale question des corps. Ils n’avaient plus la force de les enterrer, ni même de les rassembler à présent, mais il semblait inconcevable d’attendre sa propre mort au milieu d’un charnier. Alors ils se munirent de torches et marchèrent dans les villes et les campagnes, effleurant les corps rencontrés. Et si quelqu’un dans l’univers avait à ce moment-là regardé du côté de la Terre, il eut pu voir des milliers de brasiers allumés sur toute la surface du globe, comme un dernier appel lancé dans le silence déraisonnable du monde : nous mourrons. Pas même un cri. 

Certains se demandèrent si l’univers entier, ou du moins le système solaire allaient être perturbés.Il s’avéra que si l’attraction terrestre pouvait tout détruire sur la planète et peut-être la Terre elle-même, elle ne pourrait pas devenir assez forte pour influencer le mouvement des planètes et des astres. Ces propos furent contredits par le nombre plus élevé de comètes traversant l’atmosphère, et on soupçonna certains de ces phénomènes d’être dus à la tombée d’étoiles sur terre, mais personne ne vérifia. La peur ancestrale de la fin était presque apaisée par sa réalité. 

Les intellectuels de tous les domaines, conscients de l’étroitesse de leur savoir, ne regrettèrent pas d’avoir consacré leur vie à tenter de comprendre ce qui s’apprêtait à leur échapper pour toujours. Ils se préparaient à mourir en pleine quête, emportant comme des trésors les questions restées sans réponses. 

Certains artistes eurent des sursauts de force quand les autres n’avaient presque plus celle de s’étreindre. Une danseuse remit ses chaussons et donna un spectacle magnifique, puis s’effondra sur scène dans une arabesque brisée. Un peintre acheva une immense toile dont la gravité faisait couler la peinture bien trop vite, mêlant les couleurs à jamais. D’autres détruisirent leurs œuvres, songeant à l’absolu auquel elles avaient aspiré, mais déterminés à ce qu’il n’en demeure rien.

Enfin, les Hommes commencèrent à mourir. Ils tombaient doucement, silencieusement, et restaient couchés sur le sol, attendant de s’endormir, les yeux tournés vers le ciel qui semblait leur demander pardon de n’avoir pu lutter et les ramener à lui. 

Les horloges s’arrêtèrent. Elles qui avaient peut-être le mieux résisté, leurs aiguilles devinrent soudain d’un poids insurmontable et leur cercle se brisa. La Terre parut entendre l’arrêt de ces millions de cœurs battant au rythme des secondes et s’en attrister, tant il sembla qu’elles précipitaient ainsi la chute du monde, entrainant les vivants dans leur silence. 

Quelque part sur une terre recouverte de neige, une jeune fille jouait du piano. Alors que les Hommes vivaient leurs dernières heures, elle avait encore la force de bouger les bras et ses doigts virevoltaient sur l’instrument, ballerines d’une mélodie superbement triste où chaque note portait la mort du monde. Dehors dans la neige, l’instrument était de la même couleur que la robe de la pianiste. Ils formaient ensemble une entité noire, seule trace de nuit sous le ciel floconneux. Elle pleurait. 

Et elle jouait avec l’espoir que cette musique retentisse dans le monde entier, que les ruines et les étoiles l’écoutent, que tous les Hommes l’entendent, qu’ils sachent que cela en avait valu la peine, ou peut-être pas, mais que peu importait. Qu’ils écoutent parce qu’enfin, ne demeurait que cette musique, parce que pour la première fois depuis l’histoire de l’humanité, en ce moment même, personne n’était violé, torturé, ou assassiné, aucune tragédie anonyme ne se jouait, aucune guerre ne se préparait en secret, parce qu’enfin, aux quatre coins de la Terre, tous les cris des Hommes s’étaient tus. 

Un vieil homme solitaire marchait depuis des jours et lorsqu’il la vit, il sut qu’il était arrivé. Enfin. La musique le traversait comme s’il sentait le cœur de l’univers vibrer en lui. Il comprit que la pianiste bercerait les dernières secondes du monde, jouant jusqu’à ce que ses doigts refusent le mouvement imposé, ou jusqu’à ce que la neige la recouvre, elle et son piano, leur faisant comme un voile de mariée. 

Quand il n’eut plus la force de tenir son bâton de marche, il le déposa dans la neige qui le recouvrit rapidement, la plus tendre des tombes. Il s’assit, puis s’étendit sur le sol et ferma les yeux, se laissant bercer par ce chant du monde qui s’adressait à tous et à personne. Il ne sut pas quand elle cessa de jouer, ni si elle fut la dernière vivante à se taire, ni si quelque part à la surface du globe, d’autres entendirent que s’arrêtait la musique. 

Il ne sut pas non plus qu’à l’instant où seul le silence répondit aux dernières notes évadées, le cœur du monde avait cessé de battre.

Floriane Joseph

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