Lady Macbeth de Mzensk : une réussite sur tous les plans

Mardi 16 avril, sortie à l’Opéra de Paris. Moi qui rêvais secrètement d’assister à une représentation de Lady Macbeth de Mzensk, dont tout le monde me parlait : l’invitation d’un ami tombait à pic. Cet opéra composé par Dimitri Chostakovitch (1906-1975) est créé en 1934 à Saint-Pétersbourg et connaît un succès exceptionnel. Sa censure deux années plus tard, sous l’impulsion de Staline, (soupçonné d’avoir lui-même écrit l’article de la Pravda qui dénonçait ce « chaos sans musique »), m’intriguait d’autant plus. La mise en scène de Krzysztof Warlikowski promettait d’être passionnée et extrême. Rappelons l’avertissement de l’Opéra : « certaines scènes peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties ». De même, il y avait un véritable mythe autour de la chanteuse interprétant Katerina Ismaïlova, cette femme de marchand criant son ennui et sa frustration sexuelle ; les représentations avaient manqué d’être annulées suite à l’accident sur scène d’Aušrinė Stundytė, la soprano lituanienne dans le rôle principal. En dépit d’une blessure au pied, celle-ci avait pu reprendre son rôle quelques jours plus tard.

Dès la première scène de l’acte I, l’ambiance est posée : lumière blafarde, environnement aseptisé. Une seule pièce dans un bloc mobile métallique tout en longueur, où se tient Katerina. Autour, des cadavres de porc défilent, l’abattoir donnant le ton. Krzysztof Warlikowski a choisi d’utiliser des projections vidéos : dès la première scène, on voit un personnage en 3D, à l’effigie de Katerina, se noyer. Aušrinė Stundytė incarne à la perfection Katerina, cette petite bourgeoise qui se jette dans les bras du premier venu (Sergueï, chanté par Pavel Černoch, un séducteur qui n’hésite pas à la violenter, et qui l’abandonnera par la suite) et assassine son beau-père et son mari. Elle est pistée par son beau-père qui fait peser sur elle la pression sociale accompagnant toutes les femmes de sa condition : fidélité, maternité, talents culinaires sont requis. Chostakovitch semble dénoncer cette vision de la femme, de façon étonnamment moderne. AušrinėStundytė nous livre une interprétation sans failles, très juste dans son jeu, d’une endurance vocale admirable : son aisance s’entend aussi bien dans son registre grave, toujours bien timbré, que dans ses aigus. Sa Katerina est un personnage de femme à la fois forte par ses discours et par sa volonté, mais faible dans son désir irrépressible d’être aimée et soutenue. S’adressant aux ouvriers de son beau-père, elle parle pour toutes les femmes ; eux rient de leur faiblesse, et pourtant sur elles pèse le devoir. C’est en féministe qu’elle s’écrie : « Savez-vous combien de femmes arrivent à nourrir leur famille toutes seules ? ».

L’ironie de Chostakovitch est perçante à certains moments : les glissandi de trombones et les interventions dissonantes des cuivres en contretemps traduisent le ridicule de personnages comme le beau-père. Le registre est à de nombreuses reprises très grave – le contrebasson, souvent soliste, donne une tonalité grinçante et assombrit la scène. Le viol collectif d’Aksinia, la cuisinière, mimé très explicitement sur scène, m’a littéralement glacée. Les carcasses de porc semblent être la métaphore sanglante de la violence subie d’une part par les femmes de cet opéra, employée d’autre part par Katerina pour se débarrasser de son beau-père et de son mari, qui sera présenté emballé dans le cellier, accroché par les pieds au milieu des cadavres de porcs…

La tension ne cesse de croître tout au long de l’opéra. L’entracte me paraît presque incongru tellement je suis prise dans le spectacle. L’orchestre est superbe, sous la baguette d’Ingo Metzmacher, les solistes remarquables : les passages solos du violoncelle m’ont marquée, semblant faire entendre par une triste plainte la touche de lyrisme désespéré de certaines scènes. Le timbre claquant d’une dizaine de cuivres apparaissant à divers moments dans les loges latérales, élargissant la spatialité de la scène, heurte et surprend les spectateurs.

L’acte III, pendant lequel se déroule le mariage de Katerina et Sergueï, est en demi-teinte : les couleurs chatoyantes des vêtements des invités (rappelons que les mariés russes portent du rouge) et l’ambiance festive – gymnastique, cerceaux et même strip-stease d’une policière sont de la fête – contrastent avec l’angoisse de Katerina, prête à dévoiler son crime. Cet acte est suivi, à l’initiative du chef, du premier mouvement du Quatuor n°8 en ut mineur de Chostakovitch dans sa version orchestrée par Rudolf Barshai, qui ne fait qu’embellir l’opéra, restant dans le ton de l’intrigue. L’acte IV qui se déroule dans un camp de prisonniers en Sibérie, après la découverte du corps du mari de Katerina par la police, est le moment de triomphe du choeur de l’Opéra de Paris, qui recrée avec une densité poignante l’atmosphère sinistre et glaciale d’un camp. On peut noter la très juste intervention et le timbre poignant de la basse Alexander Tsymbalyuk, jouant un vieux bagnard. 

Le suicide final de Katerina, abandonnée par Sergueï, emportant dans sa chute Sonietka, la nouvelle amante de celui qui l’a délaissée, amène la projection d’un fond marin qui vient recouvrir toute la scène et lui confère une densité et une profondeur extrêmes. On peut regretter l’utilisation des personnages 3D dans l’animation vidéo, qui donnent au propos une couleur un peu fausse…

Lady Macbeth de Mzenskest une grande réussite qui me laisse une impression mémorable. Krzysztof Warlikowski a su faire de l’héroïne tragique un personnage moderne : ses conflits intérieurs ne sont que la marque de son humanité. On ne peut qu’être fasciné•es par l’émotion que dégage Katerina, écrasée dans un microcosme patriarcal, véritable incarnation de la lutte entre Eros et Thanatos, éternellement seule en dépit de ses efforts pour être aimée…

Elisa M.

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