Illustration tirée du livre, par Jim Kay

Depuis que sa mère est malade, Connor O’Malley fait chaque nuit le même cauchemar. Un cauchemar où règnent la terreur et le vent, les cris et l’obscurité glaçante. Au sommet d’une colline, des mains qu’il tente de retenir de toutes ses forces, et qui lui échappent dans un tourbillon de ténèbres. Derrière lui, un monstre aux yeux rouges, formé de nuages, de cendres et de flammes noires.

Un soir, quelques minutes après minuit, une voix d’origine inconnue l’appelle, presque dans un murmure. Il s’agit d’un monstre, dont la masse démesurée de branches et de feuilles figure pourtant une forme humaine. Connor n’est pas vraiment impressionné par ce monstre, qui ne lui rappelle en rien celui du cauchemar. Pourtant, la créature le met en garde : elle va lui raconter trois histoires, toutes porteuses d’une certaine vérité, puis Connor devra en raconter une à son tour ; si celle-ci ne dit pas la vérité, il sera dévoré.

Le roman A Monster Calls examine d’une manière fascinante et subtile la nécessité pour les hommes d’élaborer des mythes. Il incarne pleinement, à travers une mise en abyme narrative, l’idée du mythologue américain Joseph Campbell selon laquelle les mythes révèlent notre recherche de signification et de vérité1. Ils sont le seul moyen que nous ayonsd’approcher du doigt l’éternel et detenter de comprendre le mystère qui nous entoure, car ils parviennent à mettre en forme une vérité trop complexe pour être directement approchée. C’est pourquoi ils se répètent indéfiniment à travers les âges en laissant leur magie opérer. Les trois histoires que raconte le monstre à Connor ne contiennent pas de message clair et explicite ; au contraire, elles soulignent la difficulté de juger les hommes, tant leurs âmes sont ambivalentes, nuancées, changeantes.

Au-delà de la notion de mythe, le roman explore avec finesse et habilité le concept de monstre. Etymologiquement, le monstre est celui qu’on montre du doigt ( monstrare signifie en latin « montrer ») du fait de son écart par rapport à la norme. Il est alors celui que l’on redoute et que l’on craint : c’est le cas du monstre aux yeux rouges qui hante les cauchemars de Connor, métaphore d’une de ses pensées dont il se sent terriblement coupable et qui finira par le consumer s’il continue de se mentir à lui-même. Mais le monstre (qui vient également du latin monere signifiant « avertir ») est aussi un présage divin : il est une incarnation symbolique que prend Dieu ou la Nature pour prémunir Connor du dangereux gouffre au bord duquel il se tient.

Enfin, Patrick Ness nous offre un roman empreint de solennité, de paix et de sagesse. En effet, le livre souscrit à l’idée du psychologue Bruno Bettelheim selon laquelle une histoire doit suggérer des solutions aux problèmes qui agitent le lecteur2. Comment peut-on guérir d’une peine extrême ? Comment doit-on se juger soi-même ? Quelles restrictions morales est-il bon de s’imposer ? sont autant de questions que le roman nous invite à explorer. Si A Monster Calls nous bouleverse et nous apaise en même temps, c’est qu’il nous exhorte à sonder des questions profondes tout en nous procurant un sentiment de douce finitude. Patrick Ness réussit ce prodige à travers un style à la fois dépouillé et chargé de symbolisme, qui nous maintient constamment sous le charme. Récompensé par les plus grands prix littéraires (dont le Prix Imaginales en 2013 et la Carnegie Medal en 2012), A Monster Calls est une histoire renversante, rendue d’autant plus poignante par les illustrations en noir et blanc de Jim Kay. Une autre force du roman réside en ce qu’il est destiné aux lecteurs de tous âges. Universel, il s’agit d’un livre qui nous apprend à vivre.

Sophie Guy

1Joseph Campbell, The Power of Myth, 1991

2Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment ; The meaning and importance of Fairy Tales, 1976

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