Dans mon Jardin il y a …

Les photos ont été réalisées par Raphaël Alexandre et ne sont pas libres de droit.

Petits et grands lecteurs, 

Dans mon jardin il y a : des roses, quelques violettes parsemées, des hortensias colorés, de quoi épanouir un jasmin et fleurir des pivoines… Dans mon jardin il y a : des rêveries parfumées de douceur, des pelouses sauvages parcourues d’enfants, des marbres tendres, et des rires d’oiseaux envolés. Dans mon jardin il y a de quoi raconter, de quoi écrire, et de quoi voyager. Car c’est peut être là tout le coeur du jardin, son essence. Lieu de la promenade et de la flânerie, le jardin est ce lieu clos où fourmille un univers savamment organisé. Je vous invite donc aujourd’hui à faire le tour du jardin !

Le jardin pique la curiosité des promeneurs, de quelques photographes, mais aussi des jardiniers- historiographes. En effet, le jardin est un lieu empreint de sens et d’esthétique. C’est un lieu tout aussi symbolique qu’il est sensuel. L’organisation d’un jardin, qu’il soit privé ou public, est au reflet de l’esthétique de son siècle et nous offre un pan d’histoire à effleurer.

A travers différents temps et lieux, les usages du jardins décrivent les méandres de la pensée philosophique et littéraire ; le jardin est objet de culture, société et science.

L’art du jardin ne se présente pas comme une forme d’exploitation de la nature mais plutôt comme une forme imprimée par la volonté sur la nature. En outre, chaque culture développe une relation singulière au jardin et à son entretien. La tradition chinoise de l’art du jardin1se comprend uniquement si elle est mise en lien avec la philosophie et la conception chinoise de la sagesse. L’art du jardin ne repose pas uniquement sur une technique mais bien sur l’art de faire pousser, grandir et de « nourrir en soi la vie »2, si l’on suit les principes taoïstes. Le jardin n’est donc ici pasun lieu social mais religieux, philosophique. Confucius prône ainsi le développement du soi à travers le développement de la vie, ce qui fait du jardin le lieu de la réalisation personnelle profonde. Cet entretien du principe de vie et de la croissance de l’essence vivante en l’hommeserait d’ailleurs ce qui le rapproche le plus de l’immortalité dans la culture asiatique. 

Pour les lettrés chinois, le jardin est le lieu de la pratique des arts. La plupart occupe en effet des postes administratifs ou militaires qui ne permettent pas cet épanouissement de la sagesse. Le jardin est entre le IVè et le XVIIIè siècle en Chine le lieu d’une dualité dynamique : il est voyage et sortie de soi dans le but d’un recentrement du soi. Il s’agit en effet d’accueillir la nature et la vie et les faire grandir en soi. La littérature chinoise s’inscrit d’ailleurs largement dans cette esthétique du jardin et développe des genres uniquement centrés sur ces conceptions. L’entretien du jardin amène à l’harmonie à travers le plaisir des arts qui lui même permet la sagesse sincère. Il y a une forme de communion symbolisée dans le jardin. 

Ainsi, Tao Qian, auteur du IVè siècle, abandonne ses charges administratives pour se consacrer à son enclos. Ce retour à la nature devient un topos de la poésie comme de la peinture chinoise. Il s’agit de « préserver sa simplicité » dans ce rapport au jardin et à sa culture. La poésie des champs et jardins implique donc un retour à soi en tant qu’elle prône la culture et le soin d’une parcelle où se cultive une essence personnelle. La poésie paysagère existait déjà avec la poésie des montagnes et des eaux mais on clôt encore plus avant le champ de la sagesse qui ancre ici la poésie dans un rapport plus intime à la nature.

Le jardin a donc un fort lien avec la spiritualité et l’idée se maintient en Chine que le jardin attirerait les Immortels par sa propriété paradisiaque. Le jardin peut alors se faire d’Eden, et flirter avec le divin qu’il invite à flâner sur terre. La disposition du jardin reprendrait en effet la disposition des lieux habités par les Dieux : des îles montagneuses entourées d’eau. 

Le jardin est un lieu historique de pouvoir, aussi bien divin qu’humain. Le jardin à la française fait état ainsi des richesses de la monarchie du siècle d’or tandis que les jardins impériaux chinois se peuplent d’animaux et d’espèces rares. La tradition française offre de longues allées dans une tension vers l’infini qui illustre le contrôle du monde par l’ organisation rectiligne ; là où l’art chinois est sinueux et coupe les perspectives pour une intimité nouvelle empreinte de plus de mystère et de découverte. Le jardin chinois offre donc une philosophie différente qui fonctionne par scènes puisqu’il est impossible de saisir plus qu’une infime partie du paysage à la fois, et que celui-ci se renouvelle à chaque tournant. La philosophie chinoise est une philosophie par touches d’impression.Quant au jardin français, il exige une horizontalité plus vaste qui incite à une philosophie plus englobante. 

Le jardin à la française est par ailleurs le lieu de la mondanité et d’une grande sociabilité, tandis que les jardins impériauxchinoissont plus réservés. Les visages dépassent, dans le premier cas des diverses haies qui bordent les chemins afin de pouvoir reconnaître son voisin. Lieu de rencontre, le jardin public du XVIIè siècle est avant tout élaboré pour voir et être vu. Véritable salon mondain et galantd’extérieur.

Le jardin peut aussi se révéler le lieu privilégié de la promenade et de la rencontre des sens. Les théories sensualistes et matérialistes qui émergent après le XVIIIè siècle font du lieu et de ses aspects physiques une composante essentielle de la réflexion. En effet, les sensations provoquées par le lieu organisent et guident la pensée : la raison sensitive et la raison intellectuelle communiquent. Il y aurait donc une forme de philosophie locale du jardin.

Il existe un véritable imaginaire collectif des jardins qui hante la littérature aussi bien qu’il en fournit des genres. Cette philosophie-rêverie s’épanouit dans le nouveau genre de la promenade qui s’initie au XVII-XVIIIè siècle. 

Le jardin devient surtout un art culturel qui s’exporte, transporte et emporte à partir des Expositions Universelles. Celle de 1862 à Londres marque l’introduction de l’esthétique japonaise et asiatique dans les jardins d’hiver3. C’est entre le XVIIIè et le XIXè siècles que l’art des jardins commence à se théoriser en France. Agencement, entretien, voici des questions qui se posent alors. Le développement des sciences de l’horticulture ou de la botanique au XVIIè siècle participe à cet intérêt renouvelé pour le jardin.Du lieu galant au lieu naturaliste, le passage est initié. Le siècle des Lumières permet une réelle typologie des jardins et de la nouvelle esthétique qui les accompagne. 

Du jardin mondain du XVIIè siècle, nous cheminons vers une conception plus intime de la floraison. De nouvelles pièces s’ajoutent alors aux demeures françaises qui impliquent une nouvelle décoration. Les fleurs sont très prisées pour ces nouveaux cabinets d’intérieur où l’on recrée des impressions de jardin, de cette tranquillité fertile de la promenade. Les compositions florales quittent donc le rôle social et démonstratif qu’elles revêtaient jusqu’alors pour accueillir une visée plus intime. Les métiers d’art floral se développent alors comme celui de bouquetier. Le jardin se fait intérieur.

Le jardin est un objet polymorphe, il est « spéculatif et conceptuel 4» et s’érige comme tel au coeur de la démarche scripturale. En effet, il est au coeur du procédé d’écriture : les plantes se classent, se décrivent, s’observent et se racontent. Le jardin se fait donc objet de l’écrit, mais il l’ordonne aussi selon une dimension plus « spéculative » : il est le lieu de l’imaginaire.

On peut même s’amuser à suivre l’évolution des différents mouvements littéraires à travers l’étude du jardin.Ainsi l’Antiquité présentait-elle un cadre idéal de jardin avec la déclinaison du locus amoenus, lieu du paisible souvent orné d’un point d’eau et de verdure. Le locus amoenus est ce lieu idéal du repos qui s’actualise dans toute la littérature mythologique et poétique5.

La nature est depuis le Moyen-Âge et surtout la poésie galante associée à la fertilité, la féminité et donc à l’art de courtiser. « Mignonne allons voir si la rose… » nous disait Ronsard de son banc de jardin, qui participe à cette image de la beauté comme une fleur à entretenir si on ne veut pas la voir faner. Le jardin illustre alors par son cycle saisonnier le renouvellement et le temps qui passe.

L’esthétique du jardin à la française, symétrique et contrôlé, illustrera une autre recherche esthétique qui se retrouve dans le théâtre classique par exemple et ses règles d’unité. Le roman gothique anglais favorisera quant à lui l’esthétique des ruines, transition vers le Romantisme qui abandonne petit à petit le jardin artificiellement sauvage pour s’ouvrir au paysage. PourShaftesbury l’esthétique du jardin anglais est d’ailleurs une des origines du mouvement Romantique. 

Le jardin porte en lui les secrets de la poésie. Il bourgeonne de noms latins qui inspirent des passions de lecteurs. Au XIXè siècle on ne jardine plus pour les plantes mais surtout pour ce caractère incantatoire de la langueantique apposée à chaque créature. Dans A Rebours de Huysmans, Des Esseintes nous livre son propre jardin d’espèces cataloguées et le jardin se fait alors suite de termes techniques et spécialisés. Le jardin se dématérialise et devient une entité en soi, « spéculative et conceptuelle » dont le jardinier est le nouveau démiurge6. On peut à ce sujet citer la joyeuse Epître de Boileau à son jardinier :

Laborieux valet du plus commode maître
Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvait naître,
Antoine, gouverneur de mon jardin d’Auteuil,
Qui diriges chez moi l’if et le chèvrefeuil,
Et sur mes espaliers, industrieux génie,
Sais si bien exercer l’art de La Quintinie ;
Ô ! que de mon esprit triste et mal ordonné,
Ainsi que de ce champ par toi si bien orné.
Ne puis-je faire ôter les ronces, les épines,
Et des défauts sans nombre arracher les racines !

Boileau, Epître “à Mon Jardinier”.

Le naturalisme fait du jardin un véritable matériel scientifique7.Le goût de l’exotisme qui se développe au XIXè siècle modifie le paysage urbain et déploie les jardins sous serre et les expositions botaniques. Les bow-windows ou balcons serres s’introduisent même chez les particuliers qui reconstituent la fascination florale qui a pu les tenir lors d’une visite des nouveaux bâtiments parisiens dédiés à l’art du jardin. Le jardin devient un lieu exotique à déchiffrer et cataloguer comme dans une littérature de l’herbier ou du dictionnaire. On reconstitue alors artificiellement le dépaysement de la jungle pour donner l’illusion du voyage, et quoi de plus littéraire alors que l’invitation au voyage !

Le jardin pensé en des termes proches de l’astronomie, serait un microcosme organisé capable de reproduire le macrocosme infini que l’homme ne peut se figurer. Si l’on reprend le texte de Pascal sur les deux infinis, où encore les recherches de Robert Hooke en Angleterre, on peut alors se figurer que le jardin, en tant que lieu de la vie et de l’imagination, permet à l’homme de trouver sa place dans un microcosme clos. Or, trouver sa place dans le jardin, ce serait trouver sa place dans le monde. Il a cette dimension épistémique qui fait sens du cosmos. 

Le jardin déploie l’univers entier aux sens humains. Il est à la fois le mouvement et la vie et le statisme de la réflexion et de la contemplation. Entre science et imaginaire, il donne à voir une dimension esthétique, qui invite à la contemplation du Beau et son écriture. 

Le jardin est aujourd’hui ce lieu de la reprise en main écologique, de la revendication politique8verte et d’un certain retour à la proximité du terrain. On y prône le désordre, la vitalité débridée et le joyeux chaos9. Les enjeux climatiques ont fait du jardin un espace de reprise en main du contrôle à échelle personnelle10.

Le jardin nous raconte donc son histoire :celle des esthétiques, des cultures, des sociétés. Il faut pour en apprécier toute la richesse se pencher sur sa dimension sociale, scripturale, scientifique et historique. Le jardin est cette frontière, il est d’ordre et de désordre, lien ultime entre l’homme et ses cosmos intérieurs et extérieurs. Pont entre les infinis, le jardin est un art où l’homme cultive sa part de divinité aussi bien que celle de sa fragilité. Les jardins qui fleurissent en chacun d’entre nous sont plein de cette promesse du rêve : « il faut cultiver notre jardin »11.

Paloma Gressien


1L’art du jardin, chemin de sagesse dans la tradition chinoise,Yolaine Escande, Études 2009/10 (Tome 411), pages 365 à 375

2 Il s’agit d’une citation tirée des préceptes taoïstes, citée par Yolaine Escande dans son article. 

3 Jardins d’hiver et de papier : de quelques lectures et (ré)écritures fin-de-siècle,Maryline Cettou, A contrario 2009/1 (n° 11), pages 99 à 117

4Dictionnaire littéraire des fleurs et jardins – XVIIIe‑XIXe, sous la direction de Pascale Auraix‑Jonchière, Simone Bernard-Griffiths, avec la collaboration d’Éric Francalanza, Paris : Honoré Champion, coll. « Dictionnaires et Références », 2017, 840 p., EAN 9782745330352.p.16

5 Voir Les Métamorphoses d’Ovide ou le jardin de l’élégie.

6 Lire la très tendre Epître de Boileau, « A mon jardinier » en intégrale !

7 Voir à ce sujetZola et sesdescriptions de jardins exotiques dans La Curéeou La Faute de l’Abbé Mouret. On part d’un vocabulaire spécialisé et précis,pour tendre finalementà une écriture qui recrée un imaginaire érotique en tension. 

8 Voir l’importance du jardin dans les Mémoires de Michelle Obama, créatrice d’un pan jardiné à la Maison Blanche. 

9Petit traité du jardin punk Apprendre à désapprendre, Eric Lenoir, Terre vivante, 2018

10 Voir les nombreux ouvrages de Gilles Clément, paysagiste français. 

11 Voltaire, Candide, chapitre XXX. 

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