Alors que j’ai été récolté en Inde. Alors que j’ai été nettoyé, mis en botte, effiloché, coloré, cousu, battu, plié, vendu. Alors que j’ai été transporté par bateau. Alors que je finirai entre quatre planches. Je provoque la folie générale. Je suis censé couvrir et protéger. Mais il s’avère que je suis un outil de domination, de contrôle, d’inspection, de critique et de jugement.

C’est probablement pour des raisons anthropologiques que le contrôle culturel des femmes, prise comme catégorie sociale naïve, n’est ni nouveau ni d’ici. Ce sont les femmes qui mettent au monde, et donc naïvement le contrôle de la généalogie se fait par elles. Contrôler les mères, c’est contrôler qui est le père.
L’habit de la femme, c’est l’intermédiaire direct entre la femme et le reste de la société. Si l’enjeu est grand dans une société qui contrôle les femmes, c’est parce que le vêtement joue le rôle de médiateur entre la femme, la société, le droit et l’appartenance. Le vêtement n’est jamais porté par la personne qui l’investit, mais toujours par la société qui lui appose.
Cependant, réduire la question à celle de la genèse, c’est perdre en ressort psychologique. Y a-t-il quelque chose de plus ancré en nous que la recherche du contrôle ?

Je suis Dieu. Je suis la main de Smith. Je suis le vote. Je suis la police. Je suis la loi. Je suis l’argent. Y a-t-il seulement un sujet passionné qui n’est pas à propos du pouvoir, du contrôle ?
L’emprise sur le monde, c’est poser sa main sur son environnement, c’est le voir plastique à sa volonté. C’est la matérialisation et la déformation de ce qui est par ce que je pense.
Que ce soit pour ma survie, pour l’esthétisme ou pour le rapport aux autres, contrôler c’est permettre mon émancipation. C’est ne pas seulement être pensant mais aussi agissant. C’est ne pas seulement être soumis mais aussi diriger.

Serre du Jardin des Plantes, Paris

Comme tout animal, nous craignons le bouleversement en tout genre. Climatique par exemple. Danses de pluie et de soleil, c’est le rêve de pouvoir décider si la chasse sera possible demain, si les plantations seront nourricières, si l’eau potable existera.

Mais aujourd’hui nous avons oublié, ou perdu, ces structures primaires. Nous avons brusqué notre pacte social et notre pacte naturel.
Qui aujourd’hui à Paris peut vérifier si l’eau qu’il boit est potable ? Qui sait d’où vient cette eau ? Qui sait d’où viennent les aliments que nous mangeons ? Qui les contrôle ?
La plupart de ces questions nous ont été dépossédées. C’est par un geste de confiance et d’aveuglement que nous déléguons ces aspects pourtant essentiels à notre vie à l’autre. L’autre qu’il soit machine ou humain, après tout quelle différence étant donné qu’on ignore de quoi il s’agit ?

Mais vous noterez que cela n’est pas universel. Certes nous ne savons pas grand chose de notre eau, mais nous débattons largement sur telle ou telle technique d’enrichissement ou de terrorisation des sols. Tous experts en agriculture biologique. Tous décideurs politiques de notre assiette par ce geste de la main dans le rayon qui attrape son produit. Ou bien peut-être est-ce le contraire ?
C’est bien parce que nous avons besoin de ce contrôle primaire que nous ressentons parfois, au gré de notre humeur, l’envie de tout refaire nous-même. Revenir à une agriculture naturelle, saine. Revenir à des choses simples. Voilà une bien belle fable pour celui qui ne connaît ni la sécurité alimentaire ni l’eau potable courante.

N’oublions cependant pas que tout cela n’est pas une affaire de fruits et de légumes. C’est aussi une affaire de forces politiques. L’acte de faire grève, l’acte de bloquer, l’acte de bousculer, l’acte et l’art de rompre un pacte tacite que nous avons signé avant même notre naissance.
La société, aussi protectrice soit-elle, aussi évoluée et équilibrée qu’elle puisse l’être, ne cessera d’alarmer. Car la société est, de fait, l’abandon d’une décision individuelle pour le collectif. C’est le pouvoir de l’individu conféré à l’autre. Parfois, et c’est tant mieux, l’autre étant le public. Le pouvoir personnel devient chose publique, la république.

La crainte de la manipulation. Voilà donc une bien drôle de chose. Nous passons notre temps à accepter, à accueillir et à aimer la manipulation. Qu’il s’agisse d’un feu rouge en pleine campagne déserte, d’un passage piéton, d’une norme, d’un compte en banque, d’un vêtement, d’un retweet, d’un like, d’une larme devant un écran de cinéma.
Mais plutôt que de nous révolter face à ces manipulations flagrantes, nous sommes pris d’une folie : on remet en question la forme de la Terre, l’efficacité et les risques des vaccins. Finalement, le plus grand prédateur de l’homme occidental est lui-même, alors qu’il redonne vie à des épidémies qu’il avait lui-même maîtrisées.
Plus le pacte social est intense, plus le sentiment d’abus est présent, mais aussi plus les plus-values sont possibles. La promesse de l’équité n’est pas tenable s’il est impossible de diriger.

La tendance générale est donc celle de la refondation. Reformer le pacte social, le pacte démocratique, le pacte européen, le pacte de la santé, de l’éducation.
C’est le sentiment et l’exigence de rebattre les cartes, d’évaluer, d’essayer d’agir par « pragmatisme » sur ce qui devrait. C’est ne plus accepter la pensée historique, ne plus accepter ce qui a été déjà décidé.
À travers l’excuse d’un monde en pleine transformation (cela n’a-t-il d’ailleurs pas toujours été le cas ?) on ouvre les bras à la nouveauté, au redressement, à l’abandon. On repense le passé comme devant être dépassé et à oublier.

Cette distraction à notre véritable recherche du contrôle provoque le conflit. On ne veut pas que ce soit autrui qui propose une solution, on ne veut pas que la refondation se fasse sans notre mot à dire, sans notre main sur la table.

Vue de Prague, depuis le château.

Alors voilà. Les bras ballants et l’attitude déconcertée et fatiguée. T-shirt coton à la poubelle. Y a-t-il seulement un instant de ma journée qui me soit ? qui soit moi ? qui soit à soi ?
Le rêve d’une vie à soi, d’une vie sans influence, c’est le rêve de l’homme sauvage. Cet homme bon par essence qui n’est pas malmené et dérivé par la société moderne.

Face à la frustration de ce rêve impossible, on dirige de la violence. Dicter les costumes des femmes. Dicter les coutumes religieuses. Dicter les cours des autres démocraties.
Commentateurs, éditorialistes, experts, journalistes. L’opinion est devenue l’orfèvre de la violence quotidienne.

Atelier, Rue des Alchimistes, Prague.

Nous n’avons pas réussi à prendre le dessus sur ces émotions. Le désir d’émancipation contrarié a créé un désir de contrôle par la contrainte.
Peut-être devrions-nous tous prendre le temps de décider d’une fenêtre de liberté émancipatrice. D’une fenêtre sur notre jardin secret.

La véritable émancipation ne se décide pas sur la place publique. Elle ne se décide pas d’après des livres ou des chansons. Elle ne vient pas toute seule dans la boîte aux lettres. Elle vient du soi. Elle vient d’une page blanche.

Raphaël Alexandre

Les photographies ont été réalisées par l’auteur et ne sont pas libres de droit.


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