Incendies, Wajdi Mouawad

Tout débute avec la mort d’une mère, d’une femme nommée Nawal Marwan. Cette mort n’achève rien, bien au contraire, elle amorce une remontée à contre-courant vers l’origine de deux existences: celles de Jeanne (Jannaane) et de Simon (Sarwane). Elle ne parvient pas même à faire taire Nawal, dont la voix, avec d’autres voix du passé, se mêle à celles des vivants, au risque de les étouffer. Pourtant, le poids le plus lourd, le véritable héritage que cette mère semble transmettre à ses enfants, c’est son silence, le mutisme inexplicable de ses dernières années. Tout cela est exprimé en quelques mots par le sage Chamseddine: «Tu entends ma voix, Sarwane ? On dirait la voix des siècles anciens. Mais non, Sarwane, c’est d’aujourd’hui que date ma voix. Et les étoiles se sont tues en moi une seconde, elles ont fait silence lorsque tu as prononcé le nom de Nihad Harmanni tout à l’heure. Et je vois que les étoiles font silence à leur tour en toi. En toi, le silence, Sarwane, celui des étoiles et celui de ta mère. En toi.»

Un à un, les «incendies» s’embrasent, consumant les hommes et obscurcissant tout de leur fumée. Face à la mort, au seuil de l’absurde et de la démence, un remède, aussi précaire soit-il, apparaît: le rite, origine du théâtre. Ainsi en est-il de la mise en scène de l’enterrement de Nawal, ainsi de la valse meutrière de Nihad, «tirant» le portrait de ses victimes. Jouer au personnage et au metteur en scène, peut-être pour ne pas avoir à jouer le trop pesant rôle d’homme. Ce qui nous touche pourtant chez Simon et Jeanne, c’est peut-être ce fardeau que tant d’autres ont rejeté, un certain sens de la responsabilité. Jeanne, acceptant de «tomber loin, très loin de cette géométrie précise qui structurait [sa] vie» quitte l’espace rassurant du rite (au sens d’événement connu, répétitif) pour aller chercher dans un pays inconnu deux hommes probablement impossiblesà trouver. Et si les luttes perdues d’avance, loin d’être vaines, étaient les plus importantes à mener? 

Autre figure pérenne, survivant aux hommes bien qu’elle ne puisse exister sans eux, l’amitié est au centre de cette pièce dont je ne souhaite pas donner une image excessivement sombre. Hermile Lebel, avant d’être son exécuteur testamentaire, est l’ami de Nawal. C’est d’ailleurs lui qui semble être le plus affecté par sa disparition. Aux côtés de Jeanne et Simon, il s’implique dans la recherche de leur père et de leur frère, et ce en dépit des difficultés que présente cette quête. Wajdi Mouawad nous conte donc aussi le beau récit d’un dévouement inconditionné d’ami à amie. Ainsi, dans le monde violent et sombre qu’il met en scène, certaines valeurs morales et sociales semblent conserver, si ce n’est trouver, leur sens. Le feu des « incendies » purifie en quelque sorte ce monde et ne laisse subsister que l’essentiel : deux êtres en communion silencieuse avec leur mère.

C’est quelque chose comme la condition humaine qui se dessine au-delà et à travers ces destins individuels. Condition et non nature puisque rien n’est gravé dans le marbre. Simon rejette celle avec qui Sarwane finit par se réconcilier, dans le silence, non de la mort, mais de la douleur indissociable de la vie. Au terme d’une expérience quasi-initiatique, le lecteur-spectateur sent qu’il a lui aussi sa place dans le polygone décrit par Jeanne, invisible peut-être aux personnages mais indissolublement lié à eux. Ainsi, à Nawal demandant: «Qu’y a-t-il de plus seul qu’un oiseau, / Qu’un oiseau seul au milieu des tempêtes, / Portant aux confins du jour son étrange destin?» Nous répondrons: un oiseau qui n’a pas conscience que des millions d’autres oiseaux, frères et soeurs inconnus, errent et luttent de même.

Paul Kacher

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