Troie va brûler ce soir. 

Je l’ai vu. Ils pensent que je suis folle. Ils ont tort. 

Le soleil se couche déjà. Les murs de cette ville n’en reverront plus jamais la lumière, mais je suis la seule à savoir. Je leur ai dit pourtant. Je les ai prévenus. J’ai hurlé à en perdre la voix, j’ai frappé de toutes mes forces à cette porte close. Ils ne m’ont pas ouvert, ils ne m’ont pas écoutée. J’ignore si le cheval d’Ulysse est déjà dans la ville. Peut-être m’ont-ils enfin crue et ont-ils renoncé à cette folie ? J’ai vu la mort qu’il portait en ses entrailles. J’ai vu les Grecs sortir de son ventre de bois, leur bras frémissant des pillages à venir. 

Mais les miens ne savent pas. Ils y voient une offrande, un signe de paix. Fous ! Ce sont eux les fous ; fous de croire que la Grèce entière, armée depuis dix ans pour faire tomber ces remparts, aurait soudain renoncé en laissant un présent. Les Grecs veulent Troie. Ils n’y renonceront pas ; et ils l’auront. 

Si j’avais pu les convaincre… Mais déjà Pâris s’éloignait pour Sparte, déjà Hélène posait le pied sur cette terre. Sublime et mortelle Hélène, tu leur as tant tourné la tête. J’étais seule à voir que cette lumière qui émanait de toi était un feu qui consumerait ceux qui t’avaient accueillie. Au fond, le véritable cheval de Troie était dans la ville depuis le commencement, et les Grecs n’ont jamais eu l’intention de nous le laisser. Est-ce de ta faute ? Étais-tu née pour répandre le deuil, ou bien un dieu t’a-t-il maudite toi aussi ? 

Comme moi. J’ai vu périr les princes qui m’aimaient. Je porte la mort comme une enfant illégitime, condamnée à voir ceux que j’aime se précipiter dans un futur qu’ils ignorent et dont je sais tout. Si j’avais aimé Apollon, tout aurait été différent. Ou si Apollon ne m’avait pas aimée. Je me suis laissée courtiser, ai joué de mes charmes, puis je l’ai repoussé. Il s’en est vengé. Tout commence toujours avec un dieu et se termine ici-bas, là où meurent les Hommes, n’est-ce pas ? Du don de voyance qu’il m’avait accordé par amour, il fit une malédiction. Il ne me retira pas le pouvoir de voir l’avenir, mais il y infusa une couleur qui changeait tout : quelle que soit la prophétie annoncée, personne ne me croirait. 

Il me livra ainsi à une forme d’éternité alors inconnue de moi. Une éternité de jours et de nuits, enfermée dans cette tour à hurler des catastrophes sans être crue, à voir se dessiner les silhouettes d’un destin sur lequel je n’avais pas la moindre prise, mais qui ne cessait de se présenter à moi sous forme de fantômes. Qui hantait ma vue, mes rêves, emplissait mon horizon de sang et de cendres. 

Il s’agit bien de fantômes, mais venus du futur. Je suis une maison hantée. Épuisée de porter ces spectres, mes fondations se fissurent, mes murs craquent. Ramenés à leur négation, ils me reviennent éternellement, tournent en rond, se heurtent aux portes. Ils finiront par sortir. Je n’en mourrai même pas. Je les verrai prendre chair, armes et flambeaux, je les entendrai prendre voix, et j’y survivrai. 

Tant de fois j’ai cru succomber. Quand leurs cris de loups voulaient se faire entendre, quand mon corps était otage de ces tableaux d’avenir, je m’effondrais, en transe, comme folle. Je me débattais entre leurs doigts acérés, accouchant de ces présages comme on donne vie à un monstre. Les Troyens ont détourné les yeux de ces enfants diaboliques. Ils les ont reniés, enfermés avec moi dans cette chambre pour y hurler loin de leurs oreilles l’insoutenable vérité. 

S’ils m’avaient cru, auraient-ils pour autant agi différemment ? Dans leurs yeux contemplant Hélène, j’ai vu l’envoûtement qui ne tolère pas la raison. Je n’aurais pas fait le poids face à ce monstre lumineux. Enfant des Enfers elle aussi, comme mes prophéties, mais belle, belle comme une déesse, et comme seule une déesse, par sa seule présence, peut précipiter ensemble tant de destins. Nous sommes jumelles. Les Troyens ont fait de moi leur nuit éternelle, celle-là même en laquelle ils ne croient pas, et d’Hélène leur salut, le cadeau des dieux qui illuminerait leur palais. Ils ne sauront pas qu’ils ont eu tort. Quand la ville sera pillée, ils n’auront pas la moindre pensée pour moi. Je resterai à jamais leur monstre. 

Le crépuscule semble étrangement normal. Je suis la seule à voir que le soleil salue les remparts de façon plus solennelle qu’à l’ordinaire, la seule à savoir que dans le silence même des plages désertées se tient l’écho des armées en marche. La seule que ne rassure pas la vision des massives portes de la ville. Il aura fallu dix ans pour que les Grecs songent à se les faire ouvrir à défaut de les abattre.

Ma prison est belle, digne de la fille de Priam et d’Hécube, digne de la sœur d’Hector et de Pâris. Digne d’une princesse folle. C’est une chambre élégante, de marbre et de draps de soie, de tentures et de pierres précieuses. Mais mes visions sont d’une matière plus prégnante. Les bruits que j’entends résonnent plus fort que le chant des oiseaux. Le sang des morts est d’un rouge plus profond que les tissus qui m’environnent, les épées étincellent plus que tous les joyaux. Ma chambre est couverte de ces peintures mouvantes. Les spectres ont pris possession des murs après avoir trop longtemps erré dans ma tête et aujourd’hui je ne vois plus qu’eux. Les autres ne savent pas. Ils viennent encore me rendre visite parfois et ils ne distinguent que le marbre là où est peinte leur ville en flammes, ne voient sur mon lit qu’un drap quand s’y découpe l’ombre d’un cheval pandorique. 

Je me suis agenouillée, j’ai supplié qu’on m’écoute, donné chaque détail que j’avais vu. J’ai pleuré et crié en m’arrachant les ongles sur la porte refermée. Et puis j’ai tourné en rond, j’ai cherché des moyens de m’enfuir, de les ramener à moi. De leur montrer leur mort dans un miroir, de leur prouver que j’avais raison. Je me suis agitée en vain. 

Mes spectres sont devenus plus dessinés, plus colorés. Je les voyais en rêves et m’éveillais au milieu de leur monde. Je me suis frappé la tête contre les murs. Je me suis interdit de dormir pour échapper à ces cauchemars. J’ai fermé les yeux, me suis recroquevillée sur le sol, ai parlé à voix haute pour me fuir mais rien n’y a fait. Aurais-je pu me tuer ? J’étais la seule à savoir. Demeurait l’espoir insensé qu’ils finiraient par m’écouter. Ma vie leur était nécessaire. 

Les jours ont passé et ce soir le soleil est presque couché, et ce soir Troie sera envahie. Apollon ne lèvera pas sa malédiction. Certaines nuits, au milieu des cadavres qui m’environnaient, je le voyais venir à moi. Pâle sous la lune, beau comme le dieu qu’il était, il me demandait pardon. L’humiliation, la frustration, l’amour enfin lui avaient fait perdre la tête. Et je pleurais, à mon tour j’implorai son pardon pour m’être moquée de lui. Mais tout irait bien désormais. Je l’aimais, il rendrait à mes prophéties leur éclat de vérité, je sauverais Troie, et nous partirions ensemble. Il n’est jamais venu. Peut-être ont-ils raison, peut-être suis-je folle. Flottant au milieu de tant d’images, celles de l’avenir et mes propres rêves, je me perds loin du monde réel et y deviens fantôme à mon tour.

Ils ne m’ont pas crue, ils ne me croiront jamais. Troie sera détruite. Le souvenir de cette nuit-là hantera les survivants comme l’avenir m’a possédée. Le futur rejoindra le passé et dans cette ligne des temps réconciliés, fondus l’un en l’autre, je demeurerai, éternellement seule, dans mon présent fait de tous les temps et dont je suis l’unique gardienne et prisonnière.

Ce soir, le cheval d’Ulysse sera ramené dans Troie. Glorieusement, sous les rires et les applaudissements, les Troyens lui feront passer les portes de la ville imprenable. Puis, la soirée s’étirant, ils rentreront chez eux. Ils embrasseront leurs enfants avant d’aller se coucher. Ils éteindront les lumières. Alors, la nuit enfantera pour eux les faiseurs d’un sommeil dont on ne se réveille pas. Du ventre de bois sortiront les guerriers qu’une victoire attendue depuis tant d’années sur le sable troyen aura rendus plus cruels. Les loups ne hurlent pas toujours sous la lune. Silencieux, ils se répandront dans les rues et ouvriront les portes protectrices que rien jamais n’aurait dû être en mesure de vaincre. Et les armées d’Agamemnon allumeront Troie comme on crie sa victoire, comme on traîne dans la poussière un adversaire enfin vaincu, comme on proclame un triomphe au monde entier, dieux et mortels, étoiles et agneaux, dans un silence tonitruant. Ce soir, Troie sera étincelante. 

Le soleil a fini sa chute. Il ne naîtra jamais plus sur ce monde. Je sais, sans l’avoir vu, que le cheval est à présent dans la ville. Les Grecs attendront que la nuit soit plus avancée pour sortir. Une seconde, une folle seconde, l’envie me prend de recommencer à hurler, de prévenir les miens, de leur dire coûte que coûte le danger qui les menace. Mais ils ne me croiront pas. Je ne crierai plus. Ma voix s’en est allée mourir avec mes fantômes, elle n’a de présence que pour moi. 

J’ai l’impression que mes spectres s’estompent. Sans doute se préparent-ils à rejoindre la réalité, à apparaître enfin dans le monde préhensible, lassés de mon univers étroit. J’entre-aperçois à nouveau les murs de ma chambre, mes robes, le peigne sur ma commode. Et j’ai peur soudain, car le départ de ces fantômes m’affaiblit. Je suis vidée d’une force vitale. De nouveau je voudrais crier, cette fois non pas aux vivants, mais à ces futurs morts, leur hurler de revenir. De ne pas m’abandonner. Ils ont été mes seuls compagnons. Vivre pour prévenir les vivants, quelle sottise. Je comprends seulement maintenant : je vivais pour mes spectres, assassins et assassinés, enfants et héros, guerriers et rois. Pour qu’ils existent avant de pouvoir être. Je les ai fait naître, je les ai vomis de mon esprit comme on crache du venin, ils ne sont que par moi, ils me doivent tout. 

On a enfermé le monstre dans sa tour de princesse, mais ces visions seules ont été mon labyrinthe, et comme certains finissent par aimer leur bourreau, je chéris mes gardiens. Et à présent ils m’abandonnent. Comme les vivants l’ont fait, ils me rejettent. J’ai vécu en eux autant qu’ils ont grandi en moi ; je ne sais si je survivrai à leur départ. Ils m’ont faite telle que je suis, folle peut-être, folle comme je pense l’être davantage à chaque seconde mais cela ne signifie plus rien, cela n’a jamais rien signifié. Perdue dans ce dédale qui s’efface, je m’accroche à mon fil, mon fil d’Ariane à moi. Il est fait des nouvelles images qui m’apparaissent, encore indistinctes, par-delà celles des Grecs saccageant la ville : Ajax est foudroyé ; Agamemnon flotte dans une eau rougie tandis qu’une femme le regarde, penchée au-dessus de lui, un couteau écarlate à la main. 

Tout se brouille. Mon regard accroche le miroir que je vois de nouveau. Les images s’estompent, les anciennes comme les nouvelles. Mais je n’ai plus peur, je sais qu’elles reviendront. Ce fil est ma malédiction : il est insécable. Un nouveau labyrinthe de visions se construira autour de lui. Je suis sauvée.

Je me contemple. C’est bien vrai que j’ai l’air d’une folle. Mes cheveux évoquent un champ saccagé. Mes lèvres sont desséchées des poisons qu’elles ont répandus. Mes joues pâles d’avoir vécu auprès de fantômes prématurés, mes yeux déments. Il n’est pas étonnant qu’ils m’aient enfermée. Il n’est pas étonnant qu’ils ne m’aient pas crue. Je me souris. Et je ris de toutes mes forces. Folle ? Soit, c’est vrai. Mais ce que j’ai tant crié l’est aussi. 

Ce soir, les fantômes prendront corps. Le sang se métallisera en de véritables rigoles, les glaives entre-aperçus dévoileront leur tranchant dans la main des guerriers, la chaleur des feux se répandra comme un fleuve infernal dans les rues. Folle ! Ah ! 

Allons, qu’ils viennent ! Qui pourrait y changer quoi que ce soit ? Il est trop tard à présent, il a toujours été trop tard. Ce soir, Troie brûlera. 

Floriane Joseph

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