Urbanisme indien

En ce dernier dimanche d’août 2017, un ami a proposé de me faire découvrir, ou plutôt vivre Ganesh Chaturthi. Il m’a donc conduite dans un quartier que je n’avais jusqu’alors jamais fréquenté : le quartier indien de Paris, qui s’étend de la rue de Dunkerque à la place de la Chapelle et de la rue du faubourg Saint-Denis au chemin de fer partant de la gare de l’Est.  Là-bas, j’ai eu la sensation à la fois magique et inconfortable d’être transportée dans un autre univers à seulement quelques kilomètres de mon appartement parisien. Tout un quartier battait pour une demi-journée au rythme d’une fête hindoue traditionnelle et extrêmement populaire. Rien de ce que j’ai vu, senti ou entendu n’a d’équivalent dans les autres manifestations urbaines qui ont lieu à Paris ou ailleurs en France. Le quartier vivait pour et par cette fête : rien d’autre que la célébration du Dieu de la Chance et du passage des obstacles ne semblait avoir d’importance. Transportée dans une autre culture au cœur de Paris, j’ai éprouvé différents sentiments allant d’une forte curiosité et d’un fort enthousiasme à l’incompréhension et à la répulsion. Il m’a été difficile de prendre pleinement part à la célébration à cause de la distance qu’il y avait entre eux et moi : distance culturelle, distance linguistique, distance religieuse. Cet événement force à s’interroger sur notre participation aux activités émanant d’une autre culture, presque d’un autre monde, sur sa propre perception de la ville dans laquelle on vit mais également sur les transformations, voire transfigurations d’un quartier pour un événement de quelques heures. Quelques semaines après cette première expérience du quartier indien, j’y suis retournée pour accompagner ce même ami acheter des gâteaux et j’ai noté un incroyable changement dans l’atmosphère du quartier. C’est cette appropriation presque parfaite d’un espace et sa transformation radicale qui m’ont, je crois, le plus impressionnée. Néanmoins, le caractère oppressant de la fête et l’impression presque permanente d’être isolée et ailleurs, à l’autre bout du monde, sont des éléments qui m’ont, je dois dire, un peu perturbée.

En Inde, la fête de Ganesh dure une dizaine de jours. À Paris, la communauté indienne a réduit les festivités à une demi-journée. De neuf heures à onze heures, elle est réunie au temple de Ganesh un peu plus au nord, au-delà du boulevard de la Chapelle. Par la suite, les idoles du dieu à tête d’éléphant sont transportées dans la rue où une foule massive composée en grande majorité de personnes d’origine hindoue se presse sur les trottoirs pour les distinguer, elles et les danseurs, chanteurs qui accompagnent le cortège. Pendant plusieurs heures, ils descendent la rue du faubourg Saint-Denis avant de la remonter jusqu’à la station de métro Marx Dormoy puis de retourner au temple reposer les idoles. Pendant plusieurs heures, les commerces sont à l’arrêt mais le quartier est loin d’être mort : tous les commerçants et leurs salariés sont devant leur boutique, séparés de la masse par un petit couloir permettant aux personnes de circuler, quoique difficilement. Toute la communauté indienne dédie ce jour à une de leur principale divinité. Femmes et enfants portent les tenues traditionnelles : saris et bijoux scintillent au soleil. Les hommes sont vêtus à l’occidentale mais ceux qui font partie du cortège sont torse nu, ont le visage peint, portent des coiffes et réalisent des danses au rythme d’une musique assourdissante. Des dessins sont réalisés au sol avec des pigments, des noix de coco sont brûlées en tas sur le bord des trottoirs. Tout dans les vêtements, le bruit, les odeurs et les gestes contraste avec ce qu’on peut observer dans le quartier indien un autre jour de l’année et avec ce qu’on observe quotidiennement dans le reste de la capitale.

Les deux photos ci-dessous ont été prises à quelques semaines d’intervalles : une le jour de la fête et l’autre un jour ordinaire. La seconde photo nous montre que toute trace de Ganesh Chathurti a disparu : la population indienne n’est plus aussi visible qu’elle l’était quelques semaines plus tôt ; les couleurs, les sons et les odeurs ont laissé place aux bruits quotidiens d’une rue de Paris. Les femmes indiennes descendent peu dans la rue, ce sont surtout des hommes qui circulent auprès des autres Parisiens. Toutefois, l’appropriation du quartier ne disparaît pas. Sur les immeubles de type haussmannien, les enseignes sont rédigées en tamoul, les vitrines des magasins exposent des produits exotiques, des saris, des films Bollywood. Les contrastes sont saisissants entre l’architecture parisienne et les boutiques indiennes, entre le quartier en fête et le quartier habituel. Cette fois, bien que les commerces soient ouverts, que des personnes circulent sur les trottoirs, personne ne s’arrête, personne n’est massé quelque part pour regarder ce quartier, ses coutumes, ses personnes. Ganesh Chathurti avaient littéralement transfiguré l’espace et son occupation.

Le quartier indien lors de Ganesh Chathurti

Cette fête nous transporte ailleurs et hors du temps. Malgré ses beautés et ses exotismes, je ne peux pas dire que je m’y sois sentie parfaitement à l’aise. La foule massée sur les trottoirs était si dense qu’il était presque impossible d’y bouger, de circuler. Réussir à voir la procession relevait presque du miracle. Cette densité de personne m’était inconnue, jamais je n’avais été en contact avec autant de personnes à la fois. Les odeurs d’encens se mêlaient à celles de la sueur et des corps. Sous le soleil du mois d’août, se tenir au milieu de la foule avait quelque chose d’oppressant, d’étouffant. J’ai alors tenu à m’éloigner en me dirigeant vers la gare du Nord. Il fallait se faufiler entre les personnes dans un petit espace laissé libre entre les commerces et le public. Mais alors que certaines personnes voulaient descendre la rue, d’autres souhaitaient la remonter. Il fallait donc marcher à petit pas, les uns derrière les autres, pressés les uns contre les autres tout en contournant des obstacles : une poussette, une table où se trouve de l’encens et des noix de coco, un étal de vente… C’est dans ces situations qu’on reconnaît les personnes habituées à circuler dans un milieu surpeuplé et celles qui ne le sont pas, ou moins.

Le quartier indien quelques semaines après la fête

Cette foule composée en majorité de personnes issues du sous-continent indien était complétée de Parisiens, d’Américains, de Néerlandais et bien d’autres nationalités encore. Là où les Indiens savent circuler sans s’arrêter, de manière fluide et constante sans entraver la marche des autres, les Occidentaux qui sont venus presque en touristes pour admirer la procession s’arrêtent et bloquent le passage. Au sentiment d’étouffement s’ajoute celui de l’agacement, de l’énervement. Cette non-attention à l’égard du couloir volontairement laissé libre nuit presque au bon déroulement de la fête pour tout le monde. Cette différence de comportement entre les personnes m’a profondément marquée : comment assurer le bon déroulement d’un événement qui attire des personnes issues de cultures différentes ? Comment faire comprendre à tous ceux qui n’y sont pas habitués ces signes permettant à chacun de supporter la masse de la foule et de profiter de l’événement ?

Ces signes du vivre ensemble qui sont à bien des égards inconnus à l’Occidental le placent face à l’altérité, dans la situation du minoritaire. La fête est certes ouverte à tous mais les signes qui y sont déployés excluent d’une certaine manière celui qui n’y est pas habitué. Les langues parlées, les sons entendus, les odeurs senties, tout nous place hors du quotidien mais limite l’identification ; le déplacement spatio-temporel n’est pas parfait. J’ai beau être dans le quartier indien, à Paris, c’est comme si, d’une certaine manière, ma place n’était pas là. Le dépaysement se produit indéniablement mais le mélange entre les immeubles haussmanniens et les devantures en tamoul informent sur une appropriation telle de l’espace que toute personne qui ne participe pas à cette culture, à ce mélange se sent isolé et a presque l’impression de ne pas avoir les codes pour pouvoir être vraiment là. Cette appropriation est visible dans chaque recoin du quartier. Ce ne sont pas seulement les devantures, les boutiques vendant des produits exotiques mais aussi le fait que la boulangerie propose des douceurs qu’on ne trouve pas ailleurs. Le mélange est partout dans l’architecture et dans les produits. Il y a comme une ouverture forte et une fermeture profonde de ce quartier : il est à la fois dans Paris et en dehors de Paris, plaçant le Parisien venu d’un autre quartier dans une position qu’il n’a pas l’habitude d’éprouver. Lors de la fête, le Parisien, même orientaliste, est confronté à une culture qui lui est étrangère qui domine l’espace et les gestes. S’il observe et photographie l’événement, il se place délibérément à part, à l’extérieur du champ. S’il tente de se mêler à la foule, il est entouré de signes inconnus qui l’attirent autant qu’ils le renvoient à sa propre altérité. En résistant au dépaysement par l’observation, on peut nuire au déroulement de la manifestation. En tentant de l’accepter, on le ressent d’une manière si forte qu’il déstabilise. La pression de la foule indienne transporte presque immédiatement en Inde : la procession occupe tout l’espace et tous les esprits, personne ne levant la tête pour voir les toits en ardoise, les murs en pierre de taille. Tous observant une fête certes hindoue, mais communion avant tout et malgré tout.

Cette expérience d’une fête indienne et du quartier indien à deux moments différents permet d’apprécier la puissance de l’appropriation qui a été faite. Celle-ci est visible dans le mélange des genres au quotidien et lors de la fête dans l’occultation, partielle, des éléments français des structures architecturales. Aller dans ce quartier oblige à se confronter à l’altérité au sein même de Paris, à accepter de se sentir en minorité, à vivre la ville dans ce qu’elle a de plus cosmopolite.

Lara Poustynnikoff

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