Première entrée : The Long-Good-Bye, de Robert Altman (1973) : À qui doit-on dire adieu ?

The Long Good-Bye(ou Le Privéen français, dans un choix de traduction dont seule la France a le secret), est une adaptation, sortie en 1973, du roman éponyme de Raymond Chandler paru en 1953. Il raconte la dernière enquête du célèbre Philip Marlowe, icône du « private dick » des romans noirs : une clope au bec, un verre dans la main, un cynisme à toute épreuve et une addiction pour les réparties cinglantes, voilà le portrait à peine caricatural de Marlowe. Amplement popularisé par les adaptions cinématographiques des années 40 et 50 (1946 : The Big Sleep, par Howard Hawks), cette figure du détective devenait déjà clichée dans les années 70 ; et quand les producteurs de United Artists ont demandé à Robert Altman, qui venait de connaître un succès retentissant avec M*A*S*Hen 1970, de réaliser le film, celui-ci leur a déclaré que Marlowe, propulsé dans les années 70, sera représenté comme un looser en complet décalage avec l’Amérique contemporaine.

On comprend mieux pourquoi la scène d’introduction du film, où Marlowe va au supermarché du coin pour acheter de la pâtée pour son chat, est si subversive : le mystérieux et séduisant détective cynique est représenté comme un looser solitaire au grand cœur, qui se lève en plein milieu de la nuit pour son chat. Cette même nuit, son ami Lennox lui rend visite et lui demande de le conduire à l’aéroport pour qu’il puisse s’enfuir au Mexique. Marlowe, bonne poire, obéit sans poser de questions, et se retrouve embarqué dans une série de mésaventures : Lennox étant accusé du meurtre de sa femme, Marlowe est accusé de complicité et emmené au commissariat par des policiers qui ne savent poser les questions qu’avec leurs poings ; après sa libération, il rend service au couple Wade, dont la femme, qu’il tente de séduire, était en fait l’amante de Lennox et le menait en bateau ; à cause d’une valise pleine d’argent égarée lors de la fuite de Lennox, Marlowe subit la pression d’un maffieux aux méthodes violentes et inhabituelles, pouvant écraser le nez de sa copine sans raison avec une bouteille de Coca ou demander à tous les hommes de la pièce de se déshabiller pour qu’ils puissent se parler, littéralement, « à nu ». Marlowe, bien loin d’être un agent faisant avancer l’histoire, la subit de bout en bout : il est la victime trop bienveillante d’un entrelacs d’intérêts et de machinations qui le dépassent. Il allume une cigarette durant chaque scène, à une époque où il est de bon ton de ne pas fumer : Marlowe est en décalage complet avec les nouvelles valeurs des années 70. Son ami Lennox, qu’il retrouve à la fin du film, le lui dira : « Je t’ai piégé toi, car tu n’es qu’un looser », déclare-t-il avant de se faire tuer d’un coup de pistolet par Marlowe, à la grande surprise du spectateur. Car le geste de Marlowe n’a rien d’héroïque, ni de dramatique : le personnage montre pendant tout le film sa répugnance à l’égard de la violence, et ce coup de feu final dénote son échec et son impuissance face à un monde trop corrompu ne laissant plus aucune place à son système de valeurs, à sa droiture, sa gentillesse ou à son indépendance d’esprit. Dans le livre, c’est à Lennox que Marlowe fait de « longs adieux » ; dans cette adaptation subversive, c’est à Marlowe, et à tout ce qu’il représente qu’il faut dire adieu.

Toujours pas convaincu d’aller voir cette satire mélancolique de l’Amérique des années 70 à travers le renversement des codes du privé à la Humphrey Bogart ? Très bien, deux choses : 

1) La musique jazzie, mélancolique et entêtante a été composée par John Williams ; 

2) Arnold Schwarzenegger fait ses débuts au cinéma dans ce film (même s’il n’est pas crédité au générique) comme un homme de main du mafieux. Déjà bodybuildé, on le voit se déshabiller et rester en slip jaune dans l’arrière-plan, gardant un air très sérieux pendant toute la scène où il apparaît. Pas mal comme première fois, non ?

Evan Méré

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