Deuxième entrée : Arctic, de Joe Penna (2019) : Pourquoi vouloir survivre à tout prix ?

Le premier plan du film : Mads Mikkelsen en train de creuser dans la neige avec une pelle, jusqu’à retrouver de la terre noire. Le geste, filmé de près, semble pénible et incompréhensible : pourquoi cet homme creuse-t-il la neige ? Pourquoi suit-on son travail avec autant d’attention ? Un cut brutal sur un plan en plongée totale apporte une réponse (proprement) glaçante : SOS, écrit dans la neige.

Le film continue en nous montrant de manière réaliste et d’un point de vue objectif, presque documentaire, le quotidien de cet homme dont on ne connaît pas le nom. Une routine de survie, ponctuée par les bip-bip de sa montre, partageant ses journées entre trois activités : l’inscription du SOS dans la neige (qu’il faut renouveler tous les jours, car la neige recouvre pendant la nuit ce qu’il fait pendant le jour, tel une Pénélope naufragée), la pêche au poisson pour se nourrir, et l’émission de signaux radios au cas où un hélicoptère passerait. Cette routine, nous l’appréhendons de son point de vue d’homme : aucun fondu-enchaîné ne vient résumer ce qu’il vit au quotidien. Les ellipses temporelles couvrent un temps de l’histoire si insignifiant, que nous avons l’impression de vivre la charge quotidienne de cet homme muet qui survit, sans espoir ni désespoir, simplement par automatisme, enfermé dans une routine mécanique.

Un rouage vient briser son mécanisme de survie : au milieu d’une tempête de neige, ses signaux détectent enfin la présence d’un hélicoptère, dont il tente d’attirer l’attention mais, à cause des vents violents, l’engin s’écrase. L’homme, visiblement accablé par la culpabilité, tente de tirer les passagers des décombres, et ne sauve qu’une femme, blessée et à demi consciente. L’homme la recueille, et trouble sa routine quotidienne pour la garder en vie, partagé qu’il est entre son bonheur de n’être plus seul, et sa culpabilité. Il prend soin d’elle, la nourrit, dispose en face d’elle une photo retrouvée de sa famille pour qu’elle la voit quand elle se réveillera ; mais, malgré ses efforts, la femme ne reprend pas vraiment conscience. Sa routine de plus en plus déséquilibrée, l’homme va tenter, grâce à une carte trouvée dans les décombres de l’hélicoptère, une expédition folle : atteindre le chalet le plus proche à trois jours de marche. En emmenant avec lui cette femme. Cette femme qui, objectivement, n’est qu’un poids, inconscient, immobile, qu’il traine derrière lui, et qui le ralentit.

Mais toute la force du film est de nous montrer que l’homme ne peut survivre seul : il a besoin de l’autre pour tenter d’avancer, pour oser, pour vivre. Cela peut sembler un message naïf, mais le film ne l’est pas : le personnage interprété par Mads Mikkelsen n’est pas un héros, il souffre, il avance avec les forces et les faiblesses d’un homme. Joe Penna, dont c’est le premier film, n’épargne au spectateur aucune de ses épreuves : la faim, le froid, l’ascension d’une petite montagne (qui n’est pas sur la carte), son échec à faire monter la femme avec lui, son choix de prendre un détour plutôt que de l’abandonner, rallongeant leur voyage de deux jours, l’attaque d’un ours, la tombée dans une crevasse, la tentation d’abandonner la femme, sa détermination renouvelée, son épuisement, le renoncement. Le film, sans musique, sans vrais dialogues, uniquement avec des effets sonores, fait sursauter, rire nerveusement, espérer, désespérer, et peut-être pleurer.

Arcticn’est pas un film de survie comme un autre : c’est une métaphore de la condition humaine. Il ne nous montre pas commentsurvivre, mais pourquoisurvivre. Mads Mikkelsen donna la réponse à l’avant-première du film aux Halles : « On ne peut pas vivre s’il n’y a pas quelqu’un pour nous tenir la main ».

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