D’où vient la moralité ?

D’où vient la moralité ? A-t-elle été instillée dans l’esprit de l’Homme par Dieu ? Résulte-t-elle de mécanismes psychologiques et neurobiologiques produits de l’évolution ? Ou bien est-elle apprise et nos principes moraux ne découlent-ils que de l’expérience que nous avons acquise au sein de notre société et de notre culture ?

Face à ces questions complexes, nous répondrons par la formule célèbre : « Dans le débat sur l’inné et l’acquis, on a sous-estimé les deux ! ».1En effet, il semble que les deux facteurs, en aucun cas exclusifs, jouent un rôle essentiel et complémentaire dans l’origine de la moralité.

Prenons d’abord le cas de l’inné, qui paraît le plus difficile à expliquer : sinon Dieu, qu’est-ce qui nous aurait inculqué une morale avant même notre naissance ? Et d’abord, possède-t-on bel et bien un sens moral avant toute expérience ? Pour répondre à cette dernière question, les psychologues Hamlin, Wynn et Bloom se sont attelés à une tâche pour le moins difficile, qui a révolutionné le champ de la psychologie développementale dans les années 2000 : interroger des bébés, qui n’avaient pas même encore appris à parler. Présupposer que des bébés puissent avoir un quelconque sens moral allait à l’encontre des nombreuses théories rationalistes prédominantes qui avaient vu le jour au début du XXe siècle. L’une d’entre elles, celle de Piaget (1936), affirmait que les enfants de moins de sept ans étaient « pré-moraux » ou « amoraux », dans la mesure où ils ne possédaient pas encore les capacités cognitives nécessaires à la constitution de leurs aptitudes morales. Par exemple, ils n’étaient pas capables de mettre des motssur les raisons qui les poussaient à opter pour une attitude plutôt qu’une autre. La capacité à manier le langage était alors considérée comme une condition préalable au développement moral chez l’enfant. Mais c’était oublier les réponses que pouvait également apporter le langage non-verbal ; car, si les bébés ne peuvent pas parler, ils peuvent exprimer tout autant à travers leur regard. Comme l’ont montré les chercheurs Spelke et Baillargeon dans les années 1980, ils peuvent bouger leurs yeux en direction de l’objet qu’ils convoitent ou fixer leur regard plus longtemps sur un phénomène qui les surprend ou les déstabilise. Ainsi les psychologues Hamlin, Wynn et Bloom ont-ils mené diverses expériences avec des bébés pour savoir si ceux-ci possédaient un quelconque jugement moral. L’une d’entre elles consistait en ceci : montrer une vidéo à des bébés de six et dix mois dans laquelle un personnage tentait d’escalader une colline ; dans un premier cas, le personnage était aidé par un autre à monter la pente, et, dans un deuxième cas, il était repoussé par un troisième qui le faisait dégringoler alors qu’il avait presque atteint le sommet. Lorsque les chercheurs ont proposé aux bébés des marionnettes représentant le « gentil » personnage (celui qui aidait l’autre) et « le méchant » (celui qui le repoussait) pour qu’ils en saisissent une, le résultat a été sans appel : sur les 16 bébés de dix mois, 14 ont choisi de saisir « le gentil », et sur les 12 bébés de six mois, absolument tous ont choisi « le gentil ».

Les psychologues sont même allés plus loin dans leurs expériences, pour tenter d’analyser plus subtilement cette aptitude morale innée que possédaient les bébés. Ils ont montré à des bébés de cinq et huit mois une marionnette qui tentait en vain de soulever le couvercle d’une boîte. Comme dans l’expérience ci-dessus, un « gentil » personnage venait aussitôt l’aider, tandis qu’un « méchant » l’en empêchait. Mais cette configuration était immédiatement suivie d’une autre qui mettait à l’épreuve d’abord le « gentil », puis le « méchant » personnage. Tous deux, l’un après l’autre, devaient jouer à la balle avec un « voleur » qui gardait la balle pour lui et un « passeur » qui la renvoyait normalement. Le but de ces deux situations successives était de voir si les bébés seraient influencés par le fait que le personnage ait été « gentil » ou « méchant » dans le premier jeu du couvercle de la boîte. Qui, parmi le « voleur » ou le « passeur », préféreraient-ils ? 

Les chercheurs ont alors fait une découverte étonnante : dans le premier cas – celui où il y avait le « gentil » personnage – les bébés de cinq et huit mois ont majoritairement préféré le « passeur ». Néanmoins, dans le deuxième cas – celui où le « méchant » personnage jouait – les résultats différaient selon l’âge : les bébés de cinq mois préféraient toujours « le passeur », tandis que ceux de huit mois penchaient davantage pour  « le voleur ». Ainsi, les bébés plus âgés préféraient « le voleur » en vue de punirle « méchant » personnage. Les psychologues Hamlin, Wynn et Bloom ont ainsi montré, grâce à ces expériences, que les bébés possédaient non seulement un sens moral mais que celui-ci s’affinait aussi avec l’âge.

D’autres expériences ont également été menées pour savoir si les bébés avaient un sens de la justice. Dans une situation où les bébés devaient donner une récompense au « gentil » ou au « méchant » personnage, 13 bébés sur 16 ont en donné une au « gentil ». De manière générale, ces expériences menées dans les années 2000 venaient confirmer d’autres études des années 1990, où les psychologues Zahn-Waxler et al. avaient montré que de très jeunes enfants (entre un et trois ans) pouvaient exprimer de l’empathie et de la compassion, et même prendre l’initiative d’aider d’autres personnes sans qu’on le leur demande au préalable. Le psychologue Tomasello avait ainsi réalisé plusieurs expériences où des enfants de deux ans étaient amenés à aider un adulte qui avait fait tomber un objet ou qui tentait vainement d’ouvrir une porte, et les résultats avaient été probants : la grande majorité des enfants venait spontanément aider l’adulte.

Une fois convaincus qu’il existe un sens moral inné chez l’Homme, il nous reste à savoir d’où il vient. Depuis la période des philosophes des Lumières en Occident, Dieu a progressivement cessé d’être considéré comme une source d’autorité morale. Comme presque toujours, les psychologues sont alors allés chercher la réponse du côté de l’évolution. La théorie de Darwin (1859), qui a bouleversé le champ de la psychologie dans la deuxième moitié du XIXe siècle – en ce qu’elle a doté la discipline d’une approche scientifique fondée sur des expériences – est en effet nécessaire pour comprendre d’où vient notre sens moral. Rappelons en quoi elle consiste : le but principal de cette théorie est de rendre compte des différences qui existent entre les animaux. Ces différences proviennent des variations présentes parmi les descendants des êtres-vivants. Or, ces variations peuvent être soit avantageuses pour la survie et la reproduction, soit néfastes. Naturellement, les individus parmi les descendants qui possèdent les caractéristiques les plus avantageuses survivent mieux et tendent à se reproduire davantage, si bien qu’ils transmettent à leur progéniture les qualités et avantages qui leur ont permis de prospérer. Leurs descendants possèdent alors des variations qui leur sont propres ; après quoi, le processus se répète. La différence entre les espèces provient alors de l’accumulation de ces changements incrémentaux. Nous pouvons grâce à cette théorie expliquer bien des comportements humains, tels que la peur des hommes pour les araignées et les serpents (c’est en les évitant dans la savane que l’Homo Sapiens avait une chance de survivre), mais également leur moralité. En effet, la moralité peut être considérée comme un produit de l’évolution. Depuis le début de l’histoire des communautés d’êtres-vivants, les groupes d’individus qui étaient plus coopératifs et généreux que les autres étaient plus prospères : ils survivaient mieux et avaient davantage d’enfants que les groupes peu coopératifs. Ces enfants ont donc affiché les tendances coopératives de leurs parents et les ont communiquées à leurs propres descendants. Les pressions de l’évolution ont donc mené à l’émergence d’un système psychologique chez l’Homme qui soutient l’entraide parmi les membres d’un groupe : nos qualités d’empathie, d’altruisme et de gratitude ont évolué dans la direction d’une coopération. C’est ainsi que notre jugement moral a évolué (les individus devaient repérer, juger et punir ceux qui étaient égoïstes et empêchaient la bonne entente du groupe) mais également nos émotions telles que la honte (nous nous punissons de n’être pas coopératifs) ou l’embarras (nous montrons que nous sommes désolés quand nous échouons à coopérer). Néanmoins, il ne faut pas oublier que la coopération est un produit de l’évolution non parce qu’elle est « bien » en soi, mais parce qu’elle confère au groupe qui la pratique un avantage compétitif par rapport aux autres. Nos cerveaux moraux sont conçus pour nous unir au sein d’un groupe, contred’autres groupes. De là viendrait, comme le suggère le psychologue Haidt, notre passion pour les sports d’équipe ou les diverses expressions d’appartenance à des communautés.

Cependant, qui dit « inné » ne dit pas infaillible, ni fixe et inchangeable. Cela signifie simplement qu’un système moral existe chez l’Homme avant toute expérience. Il peut très bien y avoir un « côté obscur » à cette moralité innée : que dire par exemple du fait que l’on ne se soucie que de son groupe (par exemple, de ses proches), et non des autres groupes ? Intervient alors le rôle crucial de l’apprentissage, de la culture et de la raison dans notre développement moral. Nos cerveaux sont donc « programmés » à l’avance par la nature, mais ils sont « reprogrammés », remodelés ensuite par la culture. Par exemple, si le côté inné de la moralité peut expliquer le fait que l’on se soucie de nos proches, c’est le côté culturel qui nous pousse à nous soucier aussi de ceux que l’on ne connaît pas. Ainsi, la moralité est également acquise et on peut donc dire qu’il existe autant de morales qu’il y a de cultures. Le psychologue Haidt différencie ainsi les « WEIRD countries » des autres pays, l’acronyme « WEIRD » signifiant en anglais « Western, Educated, Industrialised, Rich and Democratic ». Selon lui, la moralité des « WEIRD countries » se fonde sur l’autonomie de l’individu et ses droits : les notions de mal, d’oppression, et de tromperie sont au centre des préoccupations morales. Au contraire, de nombreuses autres cultures, telles que celles qui sont présentes en Inde, sont socio-centriques, c’est-à-dire qu’elles placent la famille, les groupes sociaux et les institutions (la religion, par exemple) au-dessus de tout. Au sein de ces cultures, la distinction entre les règles morales et les conventions sociales n’est pas claire. C’est le cas par exemple du mariage, davantage considéré comme une convention sociale dans les « WEIRD countries » et possédant une connotation morale dans d’autres pays. Une grande différence entre les « WEIRD countries » et les autres pays serait notamment constatée vis-à-vis de la notion de mal. Dans les années 1970 et 1980, l’anthropologue Richard Shweder a comparé les différences culturelles qui existaient entre l’Etat d’Orissa en Inde et les Etats-Unis. Il a par exemple remarqué que dans l’Etat d’Orissa, le fait de nuire à autrui n’était pas forcément lié à la notion morale de mal, comme dans la situation suivante : une jeune femme mariée se rend seule au cinéma sans en informer son mari. Quand elle revient à la maison, son mari lui dit que si elle recommence, il la battra. Elle « récidive », et il la bat. Ici, il y a bien une douleur physique qui a été infligée, et que les « WEIRD countries » considéreraient comme un « mal » du point de vue de la morale. Mais la société en Orissa, qui place les relations familiales au-dessus de tout, ne considère pas qu’il y a ici quelque chose de moralement mauvais. En revanche, prenons une autre situation où une femme, qui n’a pas changé de vêtements après avoir déféqué, se met à faire la cuisine : la culture en Orissa considère qu’il y a là quelque chose de moralement mauvais, même s’il n’y a pas eu de mal physique (ou psychologique) infligé, car elle considère la pureté comme une valeur morale. La moralité diffère aussi au sein d’une culture, notamment selon la classe sociale des individus. Haidt, qui a mené des études au Brésil, a montré que les situations dans lesquelles étaient impliqués de l’irrévérence et du dégoût étaient « moralisées » chez les classes sociales plus basses, même quand il n’y avait pas de mal et de douleur infligés, ce qui n’était pas le cas chez les classes sociales plus élevées. Bien sûr, la moralité diffère aussi selon les générations, comme le prouve le changement de mentalité sur l’homosexualité et l’avortement.

Ainsi, notre moralité est remodelée par notre société et notre culture. Elle est aussi, à une échelle inférieure, façonnée par notre éducation et les règles que nous apprenons dans notre enfance. Les théories rationalistes, comme celle de Piaget, insistent par exemple sur l’importance pour l’enfant de découvrir les règles par lui-même à travers les diverses interactions qu’il a avec les autres enfants et le monde. Ici, la morale n’est donc pas transmise par une instance extérieure, mais découverte par l’enfant lui-même.

Résumons : d’où vient la moralité ? Elle est à la fois innée et acquise, présente avant toute expérience, puis remodelée par celle-ci. Attention, nous ne sommes pas des anges à la naissance (nous avons seulement une propension naturelle à une certaine forme de moralité) et c’est à nos expériences et à notre raison de sculpter cette matière première. A nous de choisir de quelle manière.

1 La formule se trouve dans plusieurs ouvrages écrits ou coécrits par Stanislas Dehaene, chercheur en neurosciences cognitives, professeur au Collège de France et membre de l’Académie des Sciences. Celui-ci la présente comme une expression venant d’un de ses amis et collègues, dont il ne mentionne pas le nom.

Sophie Guy

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